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Les meilleurs aphorismes de Cioran dans Syllogismes de l’amertume

Biographie : qui était Emil Cioran ?

Emil Cioran (1911-1995) est un écrivain et philosophe de nationalité roumaine.

Il commence des études de philosophie dès l’âge de 17 ans à l’université de Bucarest.

Dès son plus jeune âge, ses difficultés à s’adapter à l’école et ses nombreuses insomnies font de lui un enfant différent. Plus tard, Cioran sera connu pour être le philosophe du scepticisme, du pessimisme et de la désillusion.

Il se faire connaître rapidement, mais uniquement dans le monde littéraire roumain. Il publie son premier roman à l’âge de 22 ans : Sur les cimes du désespoir.

La montée du fascisme en Roumanie le pousse ensuite à s’expatrier en France. Cioran a alors 26 ans. Ce n’est qu’après sa thèse sur Bergson qu’il décide de se consacrer pleinement à l’écriture.

Ses oeuvres les plus connus sont souvent composées d’aphorismes De l’inconvénient d’être né et Syllogismes de l’amertume sont ses ouvrages les plus connus.

Emil Cioran est un pur philosophe. Il ne cherche pas seulement à comprendre ou savoir de manière universitaire, son but se cantonne à sentir toutes les vicissitudes de l’existence humaine. Pour cela, il trouve refuge dans la solitude, le dénuement matériel et une certaine prise de recul sur les divertissements modernes. Il en tire une démarche philosophique et spirituelle à la fois critique et tranchante.

Comme il l’écrivait… « le bonheur n’est pas fait pour les livres ».

Syllogismes de l’amertume

Syllogismes de l’amertume se présente sous l’aspect fragmenté d’un recueil de pensées, tout à tour graves ou cocasses.

Rien pourtant de moins «dispersé» que ce livre. Du premier au dernier paragraphe, une même obsessions s’affirme : celle de conserver au doute le double privilège de l’anxiété et du sourire.

Alors que dans son premier essai, Précis de décomposition, Cioran s’attaquait à l’immédiat ou à l’inactuel avec une rage lyrique, dans celui-ci il promène sur notre époque, sur l’histoire et sur l’homme, un regard détaché où la révolte cède le pas à l’humour, à une sorte de sérénité dans l’ahurissement.

Ce sont là propos d’un Job assagi à l’école des moralistes.

Les meilleurs aphorismes tirés de Syllogismes de l’amertume

Atrophie du verbe

Méfiez-vous de ceux qui tournent le dos à l’amour, à l’ambition, à la société. Ils se vengent d’y avoir renoncé.

L’histoire des idées est l’histoire de la rancune des solitaires.

Rater sa vie, c’est accéder à la poésie — sans le support du talent.

Seuls les esprits superficiels abordent une idée avec délicatesse.

Ne cultivent l’aphorisme que ceux qui ont connu la peur au milieu des mots, cette peur de crouler avec tous les mots.

Il est aisé d’être « profond » : on n’a qu’à se laisser submerger par ses propres tares.

Tout mot me fait mal. Combien pourtant il me serait doux d’entendre des fleurs bavarder sur la mort !

Les « sources » d’un écrivain, ce sont ses hontes; celui qui n’en découvre pas en soi, ou s’y dérobe, est voué au plagiat ou à la critique.

Un livre qui, après avoir tout démoli, ne se délit pas lui-même, nous aura exaspérés en vain.

Presque toutes les oeuvres sont faites avec des éclairs d’imitation, avec des frissons appris et des extases pillées.

Si Nietzsche, Proust, Baudelaire ou Rimbaud survivent à la fluctuation des modes, ils le doivent au désintéressement de leur cruauté, à leur chirurgie démoniaque, à la ténorisé de leur fiel. Ce qui fait durer une oeuvre, ce qui l’empêche de dater, c’est sa férocité. Affirmation gratuite? Considérez le prestige de l’Évangile, livre agressif, livre venimeux s’il en fut.

« Il avait du talent : pourtant plus personne ne s’en occupe. Il est oublié. — Ce n’est que justice : il n’a pas su prendre toutes ses précautions pour être mal compris ».

L’escroc du Gouffre

Bien avant que physique et physiologie fussent nées, la douleur désintégrait la matière, et le chagrin, l’âme.

Cette espèce de malaise lorsqu’on essaie d’imaginer la vie quotidienne des grands esprits… Vers deux heures de l’après-midi, que pouvait bien faire Socrate ?

Si nous croyons avec tant d’ingénuité aux idées, c’est que nous oublions qu’elles ont été conçues par des mammifères.

Une vogue philosophique s’impose comme une vogue gastronomique : on ne réfute pas plus une idée qu’une sauce.

Nos flottements portent la marque de notre probité ; nos assurances, celle de notre imposture. La malhonnêteté d’un penseur se reconnaît à la somme d’idées précises qu’il avance.

Le cynisme de l’extrême solitude est un calvaire qu’atténue l’insolence.

La philosophie sert d’antidote à la tristesse. Et beaucoup croient encore à la profondeur de la philosophie.

Le sceptique voudrait bien souffrir, comme le reste des hommes, pour les chimères qui font vivre. Il n’y parvient pas : c’est un martyr du bon sens.

C’est porter atteinte à une idée que de l’approfondir : c’est lui ôter le charme, voir la vie…

C’est l’Intolérable, et non point l’Évolution qui devrait être le dada de la biologie.

Temps et anémie

Tôt ou tard, chaque désir doit rencontrer sa lassitude : sa vérité…

Grâce à la mélancolie — cet alpinisme des paresseux — nous escaladons de notre lit tous les sommets et rêvons au-dessus de tous les précipices.

Je prends une résolution debout : je m’allonge — et l’annule.

La critique de la solitude

Le scepticisme qui ne contribue pas à ruiner notre santé n’est qu’un exercice intellectuel.

Se lever en thaumaturge résolu à peupler sa journée de miracles, et puis retomber sur son lit pour remâcher jusqu’au soir des ennuis d’amour et d’argent…

J’ai perdu au contact des homes toute la fraîcheur de mes névroses.

Toute expérience profonde se formule en termes de physiologie.

Au beau milieu d’études sérieuses, je découvris que j’allais mourir un jour…; ma modestie en fut ébranlée. Convaincu qu’il ne me restait plus rien à apprendre, j’abandonnai mes études pour mettre le monde au courant d’une si remarquable découverte.

En vieillissant on apprend à troquer ses terreurs contre ses ricanements.

Alors qu’il faut la sensibilité d’un écorché ou une longue tradition de vice pour associer au plaisir la conscience du plaisir, la douleur et la conscience de la douleur se confondent même chez l’imbécile.

Escamoter la souffrance, la dégrader en volupté, — supercherie de l’introspection, manège des délicats, diplomatie du gémissement.

Plus les hommes me sont indifférents, plus ils me troublent ; et quand je les méprise, je ne puis les approcher sans bégayer.

Lorsqu’on n’a pas eu la chance d’avoir des parents alcooliques, il faut s’intoxiquer toute sa vie pour compenser la lourde hérédité de leurs vertus.

Quelle inquiétude lorsqu’on n’est pas sûr de ses doutes, et que l’on se demande : sont-ce véritablement des doutes?

Quand vous subissez la tentation du Bien, allez au marché, choisissez dans la foule une vieille, la plus déshéritée, et marchez-lui sur les pieds. Sa verve excitée, vous la regarderez sans lui répondre, pour qu’elle puisse, grâce au frisson que donne l’abus de l’adjectif, connaître enfin un moment d’auréole.

Passé la trentaine, on ne devrait pas plus s’intéresser aux évènements qu’un astronome aux potins.

Ne se suicident que les optimistes, les optimistes qui ne peuvent plus l’être. Les autres, n’ayant aucune raison de vivre, pourquoi en auraient-ils de mourir?

Religion

La sainteté me fait frémir : cette ingérence dans les malheurs d’autrui, cette barbarie de la charité, cette pitié sans scrupules

Entre les français et Dieu s’interpose l’astuce.

Voilà tant d’années que je me déchristianise à vue d’oeil!

Vitalité de l’amour

Un amour qui s’en va est une si riche épreuve philosophique que, d’un coiffeur, elle fait un émule de Socrate.

L’art d’aimer? C’est savoir joindre à un tempérament de vampire la discrétion d’une anémone.

Sentir son cerveau : phénomène pareillement néfaste à la pensée et à la virilité.

Sur la musique

L’univers sonore : onomatopée de l’indicible, énigme déployée, infini perçu, et insaisissable… Lorsqu’on vient d’en éprouver la séduction, on ne forme plus que le projet de se faire embaumer dans un soupir.

La musique est le refuge des âmes ulcérées par le bonheur.

Vertige de l’histoire

Le scepticisme répand trop tard ses bénédictions sur nous, sur nos visages détériorés par nos convictions, sur nos visages d’hyènes à idéal.

Qui n’a vu un bordel à cinq heures du matin ne peut se figurer vers quelles lassitudes s’achemine notre planète.

L’histoire est indéfendable. Il faut réagir à son égard avec l’inflexible aboulie du cynique; ou sinon se ranger du côté de tout le monde, marcher avec la tourbe des révoltés, des assassins et des croyants.

Aux sources du vide

Vous n’agissez pas, cependant vous ressentez la fièvre des hauts faits; sans ennemi, vous menez un combat épuisant. C’est la tension gratuite de la névrose et qui donnerait même à un épicier des frissons de général battu.

Le secret de mon adaptation à la vie? — J’ai changé de désespoir comme de chemise.

Qui tremble pour sa mélancolie, qui a peut d’en guérir, avec quel soulagement il constate que ses craintes sont mal fondées, qu’elle est incurable !

Ces idées qui survolent l’espace, et qui, tout à coup, se heurtent aux parois du crâne…

La Vérité? Elle est dans Shakespeare; — un philosophe ne saurait se l’approprier sans éclater avec son système

N’atteignent à la folie que les bavards et les taciturnes: ceux qui se sont vidés de tout mystère et ceux qui en ont trop emmagasiné.

Qui ne voit pas la mort en rose est affecté d’un daltonisme du coeur.

On ne peut savoir si l’homme se servira longtemps de la parole ou s’il recouvrira petit à petit l’usage du hurlement.

Lorsque, liquidés les sujets de révolte, on ne sait plus contre quoi s’insurger, on est pris d’un tel vertige qu’on donnerait sa vie en échange d’un préjugé.

Chacun sa folie : la mienne fut de me croire normal, dangereusement normal. Et comme les autres me paraissaient fous, j’ai fini par avoir peur, peur d’eux et, plus encore, peur de moi-même.

Accès involontaire à nous-mêmes, la maladie nous astreint à la « profondeur », nous y condamne. — Le malade? Un métaphysicien malgré lui.

Le spermatozoïde est le bandit à l’état pur.

Dans les lassitudes, nous glissons vers le point le plus bas de l’âme et de l’espace, vers les antipodes de l’extase, vers les sources du Vide.

Plus nous fréquentons les hommes, plus nos pensées noircissent ; et lorsque, pour les éclaircir, nous retournons à notre solitude, nous y trouvons l’ombre qu’elles y ont répandue.