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Citations de : Emil Michel Cioran

Je sais que ma naissance est un hasard, un accident risible, et cependant, dès que je m’oublie, je me comporte comme si elle était un événement capital, indispensable à la marche et à l’équilibre du monde.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Jamais à l’aise dans l’immédiat, ne me séduit que ce qui me précède, que ce qui m’éloigne d’ici, les instants sans nombre où je ne fus pas: le non-né.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Il ne faut pas s’astreindre à une oeuvre, il faut seulement dire quelque chose qui puisse se murmurer à l’oreille d’un ivrogne ou d’un mourant.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Le fait que j’existe prouve que le monde n’a pas de sens.

Tout problème profane un mystère; à son tour, le problème est profané par sa solution.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Sur le plan spirituel, toute douleur est une chance; sur le plan spirituel seulement.

Shakespeare: rendez-vous d’une rose et d’une hache …

Syllogismes de l'amertume (1952)

Rien ne dessèche tant un esprit que sa répugnance à concevoir des idées obscures.

Syllogismes de l'amertume (1952)

On ne découvre une saveur aux jours que l’orsqu’on se dérobe à l’obligation d’avoir un destin.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Nul ne peut veiller sur sa solitude, s’il ne sait se rendre odieux.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Nous sommes tous des farceurs: nous survivons à nos problèmes.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Ne se suicident que les optimistes, les optimistes qui ne peuvent plus l’être. Les autres, n’ayant aucune raison de vivre, pourquoi en auraient-ils de mourir?

Syllogismes de l'amertume (1952)

La tristesse: un appétit qu’aucun malheur ne rassasie.

Syllogismes de l'amertume (1952)

La musique est le refuge des âmes ulcérées par le bonheur.

Syllogismes de l'amertume (1952)

La malhonnêteté d’un penseur se reconnaît à la somme d’idées précises qu’il avance.

Syllogismes de l'amertume (1952)

L’interminable est la spécialité des indécis.

De l'inconvénient d'être né (1973)

L’histoire des idées est l’histoire de la rancune des solitaires.

Syllogismes de l'amertume (1952)

L’art d’aimer? C’est savoir joindre à un tempérament de vampire la discrétion d’une anémone.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Il n’est qu’un esprit lézardé pour avoir des ouvertures sur l’au-delà.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Il n’est pas élégant d’abuser de la malchance; certains individus, comme certains peuples, s’y complaisent tant qu’ils déshonorent la tragédie.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Il est aisé d’être «profond»: on n’a qu’à se laisser submerger par ses propres tares.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Evolution: Prométhée, de nos jours, serait un député de l’opposition.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Etre moderne, c’est bricoler dans l’Incurable.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Espérer, c’est démentir l’avenir.

Syllogismes de l'amertume (1952)

En vieillissant, on apprend à troquer ses terreurs contre ses ricanements.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Un texte expliqué n’est plus un texte. On vit avec une idée, on ne la désarticule pas; on lutte avec elle, on n’en décrit pas les étapes.

De l'inconvénient d'être né (1973)

L’admiration n’a rien à voir avec le respect.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Lorsqu’on a commis la folie de confier à quelqu’un un secret, le seul moyen d’être sûr qu’il le gardera pour lui, est de le tuer sur-le-champ.

De l'inconvénient d'être né (1973)

… choyé par la malchance.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Le sage est un destructeur apaisé, retraité. Les autres sont des destructeurs en exercice.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Avec le recul, plus rien n’est bon, ni mauvais. L’historien qui se mêle de juger le passé fait du journalisme dans un autre siècle.

De l'inconvénient d'être né (1973)

N’a de convictions que celui qui n’a rien approfondi.

De l'inconvénient d'être né (1973)

L’idée de progrès déshonore l’intellect.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Le Progrès est l’injustice que chaque génération commet à l’égard de celle qui l’a précédée.

De l'inconvénient d'être né (1973)

La seule chose qu’on devrait apprendre aux jeunes est qu’il n’y a rien, mettons presque rien, à attendre de la vie.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Ce qui est fâcheux dans les malheurs publics, c’est que n’importe qui s’estime assez compétent pour en parler.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Une seule chose importe: apprendre à être perdant.

De l'inconvénient d'être né (1973)

L’inconscience est une patrie; la conscience un exil.

De l'inconvénient d'être né (1973)

L’homme accepte la mort mais non l’heure de sa mort. Mourir n’importe quand, sauf quand il faut que l’on meure!

De l'inconvénient d'être né (1973)

Les obsessions sont les démons d’un monde sans foi.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Les avantages d’un état d’éternelle virtualité me paraissent si considérables, que, lorsque je me mets à les dénombrer, je n’en reviens pas que le passage à l’être ait pu s’opérer jamais.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Il tombe sous le sens que Dieu était une solution, et qu’on n’en trouvera jamais une aussi satisfaisante.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Le scepticisme est l’ivresse de l’impasse.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Ceux que nous n’aimons pas brillent rarement dans nos rêves.

De l'inconvénient d'être né (1973)

La seule manière de nous acheminer vers l’universel est de nous occuper uniquement de ce qui nous regarde.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Plus on vit, moins il semble utile d’avoir vécu.

De l'inconvénient d'être né (1973)

On a beau dire, la mort est ce que la nature a trouvé de mieux pour contenter tout le monde.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Un livre est un suicide différé.

De l'inconvénient d'être né (1973)

L’unique moyen de sauvegarder sa solitude est de blesser tout le monde, en commençant par ceux qu’on aime.

De l'inconvénient d'être né (1973)

… chacun engendre son propre ennemi.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Dire que tant et tant ont réussi à mourir!

De l'inconvénient d'être né (1973)

Vivre, c’est perdre du terrain.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Quand il me faut mener à bien une tâche que j’ai assumée par nécessité ou par goût, à peine m’y suis-je attaqué, que tout me semble important, tout me séduit, sauf elle.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Dès que quelqu’un se convertit à quoi que ce soit, on l’envie tout d’abord, puis on le plaint, ensuite on le méprise.

De l'inconvénient d'être né (1973)

J’aime lire comme lit une concierge: m’identifier à l’auteur et au livre. Toute autre attitude me fait penser au dépeceur de cadavres.

De l'inconvénient d'être né (1973)

A quoi la musique fait appel en nous, il est difficile de le savoir; ce qui est certain, c’est qu’elle touche une zone si profonde que la folie elle-même n’y saurait pénétrer.

De l'inconvénient d'être né (1973)

… un rien de plein …

De l'inconvénient d'être né (1973)

Ecrire est l’acte le moins ascétique qui soit.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Ne regarde ni en avant ni en arrière, regarde en toi-même, sans peur ni regret. Nul ne descend en soi tant qu’il demeure esclave du passé ou de l’avenir.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Plus quelqu’un est comblé de dons, moins il avance sur le plan spirituel. Le talent est un obstacle à la vie intérieure.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Ce n’est pas le malheur, c’est le bonheur, le bonheur insolent, il est vrai, qui conduit à l’aigreur et au sarcasme.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Toute pensée dérive d’une sensation contrariée.

De l'inconvénient d'être né (1973)

On ne redoute l’avenir que lorsqu’on n’est pas sûr de pouvoir se tuer au moment voulu.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Ce n’est pas la peur d’entreprendre, c’est la peur de réussir, qui explique plus d’un échec.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Deux ennemis, c’est un même homme divisé.

De l'inconvénient d'être né (1973)

On doit se méfier des lumières qu’on possède sur soi. La connaissance que nous avons de nous-même, indispose et paralyse notre démon. C’est là qu’il faut chercher la raison pour laquelle Socrate n’a rien écrit.

De l'inconvénient d'être né (1973)

C’est une aberration de se vouloir différent de ce qu’on est, d’épouser en théorie toutes les conditions, sauf la sienne.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Le désir de paraître subtil ne nuit pas à la subtilité. Un débile mental, s’il pouvait ressentir l’envie d’épater, réussirait à donner le change et même à rejoindre l’intelligence.

De l'inconvénient d'être né (1973)

… un enfer trop parfait est presque aussi stérile que le paradis.

De l'inconvénient d'être né (1973)

L’avantage d’être quelqu’un est plus rare que celui d’oeuvrer. Produire est facile; ce qui est difficile, c’est dédaigner de faire usage de ses dons.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Plus d’un déséquilibre – peut-être même tout déséquilibre – provient d’une vengeance qu’on a différée trop longtemps. Sachons exploser! N’importe quel malaise est plus sain que celui que suscite une rage thésaurisée.

De l'inconvénient d'être né (1973)

… guérir de l’ennui par la stupeur.

De l'inconvénient d'être né (1973)

… une démence intéressée…

De l'inconvénient d'être né (1973)

Nous avons perdu en naissant autant que nous perdrons en mourant. Tout.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Ne dure que ce qui a été conçu dans la solitude, face à Dieu, que l’on soit croyant ou non.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Nous ne pardonnons qu’aux enfants et aux fous d’être francs avec nous: les autres, s’ils ont l’audace de les imiter, s’en repentiront tôt ou tard.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Toute forme de hâte, même vers le bien, trahit quelque dérangement mental.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Nous ne comprenons ce qu’est la mort qu’en nous rappelant soudain la figure de quelqu’un qui n’aura été rien pour nous.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Ce que les autres font, nous avons toujours l’impression que nous pourrions le faire mieux. Nous n’avons malheureusement pas le même sentiment à l’égard de ce que nous faisons nous-mêmes.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Le sage est celui qui consent à tout, parce qu’il ne s’identifie avec rien. Un opportuniste sans désirs.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Je n’ai pas rencontré un seul esprit intéressant qui n’ait été largement pourvu en déficiences inavouables.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Il répugnait aux vérités objectives, à la corvée de l’argumentation, aux raisonnements soutenus. Il n’aimait pas démontrer, il ne tenait à convaincre personne. Autrui est une invention de dialecticien.

De l'inconvénient d'être né (1973)

On a d’autant plus de prise sur ce monde qu’on s’en éloigne, qu’on n’y adhère pas. Le renoncement confère un pouvoir infini.

De l'inconvénient d'être né (1973)

… éthique du crépuscule …

De l'inconvénient d'être né (1973)

Ce n’est pas la peine de se tuer, puisqu’on se tue toujours trop tard.

De l'inconvénient d'être né (1973)

L’essentiel n’a jamais exigé le moindre talent.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Aime à être ignoré.

De l'inconvénient d'être né (1973)

N’est profond, n’est véritable que ce que l’on cache. D’où la force des sentiments vils.

De l'inconvénient d'être né (1973)

… c’est la volonté de donner notre maximum qui nous porte aux excès et aux dérèglements.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Regarder sans comprendre, c’est le paradis. L’enfer serait donc le lieu où l’on comprend, où l’on comprend trop…

De l'inconvénient d'être né (1973)

Faire le mal est un plaisir, non une joie. La joie, seule vraie victoire sur le monde, est pure dans son essence, elle est donc irréductible au plaisir, toujours suspect et en lui-même et dans ses manifestations.

De l'inconvénient d'être né (1973)

La conscience est bien plus que l’écharde, elle est le poignard dans la chair.

De l'inconvénient d'être né (1973)

L’unique confession sincère est celle que nous faisons indirectement – en parlant des autres.

De l'inconvénient d'être né (1973)

… la biographie d’une pensée …

De l'inconvénient d'être né (1973)

Si l’on pouvait se voir avec les yeux des autres, on disparaîtrait sur-le-champ.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Les penseurs de première main méditent sur des choses; les autres, sur des problèmes. Il faut vivre face à l’être, non à l’esprit.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Dieu seul a le privilège de nous abandonner. Les hommes ne peuvent que nous lâcher.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Tout est unique – et insignifiant.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Etre objectif, c’est traiter l’autre comme on traite un objet, un macchabée, c’est se comporter à son égard en croque-mort.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Il n’est pas d’art vrai sans une forte dose de banalité. Celui qui use de l’insolite d’une manière constante lasse vite, rien n’étant plus insupportable que l’uniformité de l’exceptionnel.

De l'inconvénient d'être né (1973)

… l’échec, toujours essentiel, nous dévoile à nous-mêmes, il nous permet de nous voir comme Dieu nous voit, alors que le succès nous éloigne de ce qu’il y a de plus intime en nous et en tout.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Nulle différence entre l’être et le non-être, si on les appréhende avec une égale intensité.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Tout malaise individuel se ramène, en dernière instance, à un malaise cosmogonique, chacune de nos sensations expiant ce forfait de la sensation primordiale, par quoi l’être se glissa hors d’on ne sait où…

De l'inconvénient d'être né (1973)

Je n’aimerais pas qu’on fût équitable à mon endroit: je pourrais me passer de tout, sauf du tonique de l’injustice.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Certains ont des malheurs; d’autres, des obsessions. Lesquels sont le plus à plaindre?

De l'inconvénient d'être né (1973)

Je rêve d’un confesseur idéal, à qui tout dire, tout avouer, je rêve d’un saint blasé.

De l'inconvénient d'être né (1973)

… tout malaise n’est qu’une expérience métaphysique avortée.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Quand on revoit quelqu’un après de longues années, il faudrait s’asseoir l’un en face de l’autre et ne rien dire pendant des heures, afin qu’à la faveur du silence la consternation puisse se savourer elle-même.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Ne jamais s’évader du possible, se prélasser en éternel velléitaire, oublier de naître.

De l'inconvénient d'être né (1973)

S’il entre dans la lucidité tant d’ambiguïté et de trouble, c’est qu’elle est le résultat du mauvais usage que nous avons fait de nos veilles.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Plus les hommes s’éloignent de Dieu, plus ils avancent dans la connaissance des religions.

De l'inconvénient d'être né (1973)

On ne devrait écrire des livres que pour y dire des choses qu’on n’oserait confier à personne.

De l'inconvénient d'être né (1973)

J’ai décidé de plus m’en prendre à personne depuis que j’ai observé que je finis toujours par ressembler à mon dernier ennemi.

De l'inconvénient d'être né (1973)

J’ai toujours cherché les paysages d’avant Dieu. D’où mon faible pour le Chaos.

De l'inconvénient d'être né (1973)

N’est pas humble celui qui se hait.

De l'inconvénient d'être né (1973)

… la pensée de la mort aide à tout, sauf à mourir!

De l'inconvénient d'être né (1973)

Dans l’anxiété et l’affolement, le calme soudain à la pensée du foetus qu’on a été.

De l'inconvénient d'être né (1973)

… naître, c’est s’attacher.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Ce qu’on appelle «sagesse» n’est au fond qu’une perpétuelle «réflexion faite», c’est-à-dire la non-action comme premier mouvement.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Après minuit commence la griserie des vérités pernicieuses.

De l'inconvénient d'être né (1973)

J’aimerais être libre, éperdument libre. Libre comme un mort-né.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Etre en vie – tout à coup je suis frappé par l’étrangeté de cette expression, comme si elle ne s’appliquait à personne.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Si la mort n’avait que des côtés négatifs, mourir serait un acte impraticable.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Que tout soit dépourvu de consistance, de fondement, de justification, j’en suis d’ordinaire si assuré, que, celui qui oserait me contredire, fût-il l’homme que j’estime le plus, m’apparaîtrait comme un charlatan ou un abruti.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Le vrai contact entre les êtres ne s’établit que par la présence muette, par l’apparente non-communication, par l’échange mystérieux et sans parole qui ressemble à la prière intérieure.

De l'inconvénient d'être né (1973)

La compassion n’engage à rien, d’où sa fréquence. Nul n’est jamais mort ici-bas de la souffrance d’autrui. Quant à celui qui a prétendu mourir pour nous, il n’est pas mort: il a été mis à mort.

Sur les cimes du désespoir

Après une bonne querelle, on se sent plus léger et plus généreux qu’avant.

Carnets 1957-1972, 1961

Un auteur trop souvent cité, on finit par ne plus avoir envie de le lire. Son nom est profané à force de circuler. On préfère lire quelqu’un de moins connu et même de moindre talent, ne serait-ce que parce qu’il n’appartient pas à tous.

Carnets 1957-1972, 9 novembre 1966

Se méfier des penseurs dont l’esprit ne fonctionne qu’à partir d’une citation.

Aveux et anathèmes (1987)

Quiconque nous cite de mémoire est un saboteur qu’il faudrait traduire en justice. Une citation estropiée équivaut à une trahison, une injure, un préjudice d’autant plus grave qu’on a voulu nous rendre service.

Aveux et anathèmes (1987)

La preuve que, pour parler avec Rivarol, la probité définit la langue française, c’est que le subjonctif y abonde plus que dans d’autres. Le français ou le respect de l’incertitude.

Carnets 1957-1972, 21 septembre 1966

Tout n’est pas perdu, tant qu’on est mécontent de soi.

Carnets 1957-1972

Le seul argument contre l’immortalité est l’ennui. De là dérivent d’ailleurs toutes nos négations.

Des larmes et des saints (1937)

Dès que quelqu’un me parle d’élites, je sais que je me trouve en présence d’un crétin.

Carnets 1957-1972

En permettant l’homme, la nature a commis beaucoup plus qu’une erreur de calcul: un attentat contre elle-même.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Ne désespère pas: si tout le monde t’abandonne, tu pourras toujours compter sur tes douleurs.

Carnets 1957-1972, mars 1965

Les doctrines passent – les anecdotes demeurent.

Carnets 1957-1972, 27 mai 1969

Tout commentaire d’une oeuvre est mauvais ou inutile, car tout ce qui n’est pas direct est nul.

Syllogismes de l'amertume (1952)

La lâcheté rend subtil.

Carnets 1957-1972, 1 juin 1968

La conversation n’est féconde qu’entre esprits attachés à consolider leurs perplexités.

Ecartèlement (1979)

Aimer son prochain est chose inconcevable. Est-ce qu’on demande à un virus d’aimer un autre virus?

Aveux et anathèmes (1987)

Plus un esprit est revenu de tout, plus il risque, si l’amour le frappe, de réagir en midinette.

Syllogismes de l'amertume (1952)

On peut aimer n’importe qui, sauf son voisin.

Carnets 1957-1972, 24 janvier 1967

Nous ne devrions déranger nos amis que pour notre enterrement. Et encore!

Aveux et anathèmes (1987)

Eût-il tous les mérites, un ambitieux ne peut être honnête qu’à la surface. N’ayez confiance que dans les indifférents.

Carnets 1957-1972, 20 octobre 1963

La lucidité sans le correctif de l’ambition conduit au marasme. Il faut que l’une s’appuie sur l’autre, que l’une combatte l’autre sans la vaincre, pour qu’une oeuvre, pour qu’une vie soit possible.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Méfiez-vous de ceux qui tournent le dos à l’amour, à l’ambition, à la société. Ils se vengeront d’y avoir renoncé.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Faire autre chose que de l’extraordinaire est vraiment inutile.

Carnets 1957-1972, 1 juillet 1968

Point d’action ni de réussite sans une attention totale aux causes secondaires. – La «vie» est une occupation d’insecte.

Syllogismes de l'amertume (1952)

J’ignore totalement pourquoi il faut faire quelque chose ici-bas, pourquoi il nous faut avoir des aspirations, des espoirs et des rêves.

Bribes, pensées fugitives, dites-vous. Peut-on les appeler fugitives lorsqu’il s’agit d’obsessions, donc de pensées dont le propre est justement de ne pas fuir?

Aveux et anathèmes (1987)

Je ne crois pas avoir raté une seule occasion d’être triste. (Ma vocation d’homme.)

Des larmes et des saints (1937)

On n’est soi qu’en mobilisant tous ses travers, qu’en se solidarisant avec ses faiblesses, qu’en suivant sa «pente». Dès qu’on cherche son «chemin», et qu’on s’impose quelque modèle noble, on se sabote, on s’égare…

Ecartèlement (1979)

Le paradis n’était pas supportable, sinon le premier homme s’en serait accommodé; ce monde ne l’est pas davantage, puisqu’on y regrette le paradis ou l’on en escompte un autre. Que faire? où aller? Ne faisons rien et n’allons nulle part, tout simplement.

De l'inconvénient d'être né (1973)

R. de R., après la mort de sa première femme, décida de se tuer. Il alla s’acheter un revolver, mais il le trouva trop cher, et resta en vie. – L’avarice est quelquefois utile.

Carnets 1957-1972, 27 janvier 1971

Le cafard est universel. Même les poux doivent le connaître. Aucun moyen de s’en prémunir.

Carnets 1957-1972, 10 mars 1967

Si le chien est le plus méprisé des animaux, c’est que l’homme se connaît trop bien pour pouvoir apprécier un compagnon qui lui est si fidèle.

Carnets 1957-1972, mars 1964

Au Zoo. – Toutes ces bêtes ont une tenue décente, hormis les singes. On sent que l’homme n’est pas loin.

Ecartèlement (1979)

Le mégalomane est un homme qui dit tout haut ce que chacun pense de soi tout bas.

Carnets 1957-1972, 18 octobre 1966

Le grand art est de savoir parler de soi sur un ton impersonnel. (Le secret des moralistes).

Carnets 1957-1972

Plus rien à poursuivre, sinon la poursuite du rien. La Vérité? Une marotte d’adolescents, ou un symptôme de sénilité.

La tentation d'exister

On ne détruit pas, on se détruit.

La tentation d'exister

Examinez les esprits qui réussissent à nous intriguer: loin de faire la part des choses, ils défendent des positions insoutenables.

La tentation d'exister

La barbarie est accessible à quiconque: il suffit d’y prendre goût.

La tentation d'exister

… ménopauses métaphysiques …

La tentation d'exister

… à quelques criminels près, tout le monde aspire à avoir une âme publique, une âme-affiche.

La tentation d'exister

… la haine équivaut à un reproche que l’on n’ose se faire à soi, à une intolérance à l’égard de notre idéal incarné dans autrui.

La tentation d'exister

… l’art de vivre … consiste dans l’expérience intégrale du présent.

La tentation d'exister

Le tact, vice terrien, préjugé des civilisations enracinées, instinct du protocole …

La tentation d'exister

… la volupté d’être épave …

La tentation d'exister

(En parlant de l’homme) – Un singe occupé.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Qu’est-ce qu’un sage? Un Lucifer gâteux.

Carnets 1957-1972, 14 novembre 1972

«La souffrance est l’unique cause de la conscience» (Dostoïevski). Les hommes se partagent en deux catégories: ceux qui ont compris cela, et les autres.

Des larmes et des saints (1937)

Virus de la prose, le style poétique la désarticule et la ruine: une prose poétique est une prose malade.

La tentation d'exister

Mes convictions sont des prétextes: de quel droit vous les imposerais-je?

La tentation d'exister

L’expérience du vide est la tentation mystique de l’incroyant, sa possibilité de prière, son moment de plénitude.

La tentation d'exister

L’amour ou la haine que nous lui portons (à Dieu) révèle moins la qualité de nos inquiétudes que la grossièreté de notre cynisme.

La tentation d'exister

… devenir métaphysiquement étrangers.

La tentation d'exister

(s’) engager dans n’importe quoi sans y adhérer.

La tentation d'exister

… ce climat d’asthme que créent les convictions …

La tentation d'exister

L’aspiration à «sauver le monde» est le phénomène morbide de la jeunesse d’un peuple.

La tentation d'exister

L’esprit est vampire.

La tentation d'exister

On ne peut être normal et vivant à la fois.

La tentation d'exister

La raison: rouille de notre vitalité.

La tentation d'exister

L’art de se survivre, ils (les occidentaux) s’y distinguent déjà.

La tentation d'exister

Nombreux sont ceux qui s’apprêtent à vénérer n’importe quelle idole et à servir n’importe quelle vérité, pourvu que l’une et l’autre leur soient infligées et qu’ils n’aient pas à fournir l’effort de choisir leur honte ou leur désastre.

La tentation d'exister

Nul être soucieux de son équilibre ne devrait dépasser un certain degré de lucidité et d’analyse.

La tentation d'exister

La destruction des idoles entraîne celle des préjugés.

La tentation d'exister

Les rides d’une nation sont aussi visibles que celles d’un individu.

La tentation d'exister

… l’utopie, presbytie des vieux peuples.

La tentation d'exister

… la rage d’un amour-haine.

La tentation d'exister

… l’orgasme du remords.

La tentation d'exister

… devenir un vaincu décent, un réprouvé convenable.

La tentation d'exister

Personne ne peut sauver la jeunesse de ses chagrins.

La tentation d'exister

Il n’est point aisé de n’être de nulle part, quand aucune condition extérieure ne vous y contraint.

La tentation d'exister

Créer une littérature c’est créer une prose.

La tentation d'exister

Se savoir d’une engeance qui n’a jamais été est une amertume où il entre quelque douceur et même quelque volupté.

La tentation d'exister

… songerie géologique.

La tentation d'exister

… un peuple qui est un tourment pour lui-même est un peuple malade.

La tentation d'exister

… le génie du regret.

La tentation d'exister

Notre mal? Des siècles d’attention au temps, d’idolâtrie du devenir.

La tentation d'exister

«Que l’homme n’aime rien, et il sera invulnérable» (Tchouang-Tse). Maxime profonde autant qu’inopérante. L’apogée de l’indifférence, comment y atteindre, quand notre apathie même est tension, conflit, agressivité?

La tentation d'exister

On périt toujours par le moi qu’on assume: porter un nom c’est revendiquer un mode exact d’effondrement.

La tentation d'exister

Se détruit quiconque, répondant à sa vocation et l’accomplissant, s’agite à l’intérieur de l’histoire; celui-là seul se sauve qui sacrifie dons et talents pour que, dégagé de sa qualité d’homme, il puisse se prélasser dans l’être.

La tentation d'exister

Naissance et chaîne sont synonymes. Voir le jour, voir des menottes…

De l'inconvénient d'être né (1973)

… tout ce que nous possédons n’est qu’un capital de non-être.

De l'inconvénient d'être né (1973)

… l’injustice d’exister.

De l'inconvénient d'être né (1973)

La seule manière de supporter revers après revers est d’aimer l’idée même de revers. Si on y parvient, plus de surprises: on est supérieur à tout ce qui arrive, on est une victime invincible.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Imaginer, c’est se restreindre, c’est exclure.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Les affres de la vérité sur soi sont au-dessus de ce qu’on peut supporter. Celui qui ne se ment plus à lui-même (si tant est qu’un tel être existe), combien il est à plaindre!

De l'inconvénient d'être né (1973)

Seuls nous séduisent les esprits qui se sont détruits pour avoir voulu donner un sens à leur vie.

La tentation d'exister

Le meurtre suppose et couronne la révolte: celui qui ignore le désir de tuer aura beau professer des opinions subversives, il ne sera jamais qu’un conformiste.

La tentation d'exister

… l’histoire, agression de l’homme contre lui même, … se vouer à l’histoire, c’est apprendre à s’insurger, à imiter le Diable.

La tentation d'exister

… ce «grand triste» (en parlant du Diable) est un rebelle qui doute.

La tentation d'exister

Quiconque s’avise d’atténuer notre solitude ou nos déchirements agit à l’encontre de nos intérêts et de notre vocation.

La tentation d'exister

Contaminés par la superstition de l’acte, nous croyons que nos idées doivent aboutir.

La tentation d'exister

… nous sommes tous des Lucifers de statistique.

La tentation d'exister

… ce que nous vénérons dans nos dieux ce sont nos défaites en beau.

La tentation d'exister

Seul s’affranchit l’esprit qui, pur de toute accointance avec êtres ou objets, s’exerce à sa vacuité.

La tentation d'exister

Vivre à même l’éternité, c’est vivre au jour le jour.

La tentation d'exister

Le plaisir de se calomnier vaut de beaucoup celui d’être calomnié.

De l'inconvénient d'être né (1973)

L’homme est le cancer de la terre.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Je n’ai pas la foi, heureusement. L’aurais-je, que je vivrais avec la peur constante de la perdre. Ainsi, loin de m’aider, ne ferait-elle que me nuire.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Chacun expie son premier instant.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Avec du sarcasme, on peut seulement masquer ses blessures, sinon ses dégoûts.

De l'inconvénient d'être né (1973)

L’on ne ressent jamais plus douloureusement l’irréversibilité du temps que dans le remords. L’irréparable n’est que l’interprétation morale de cette irréversibilité.

Le crépuscule des pensées (1940)

Le temps, complice des exterminateurs, fiche la morale par terre. Qui, aujourd’hui, en veut à Nabuchodonosor?

Ecartèlement (1979)

Ma mission est de tuer le temps et la sienne de me tuer à son tour. On est tout à fait à l’aise entre assassins.

Ecartèlement (1979)

C’est à coup d’excitants (café, tabac) que j’ai écrit tous mes livres. Depuis qu’il m’est impossible d’en prendre, ma «production» est tombée à zéro. A quoi tient l’activité de l’esprit!

Carnets 1957-1972

Le meilleur moyen de consoler un malheureux est de l’assurer qu’une malédiction certaine pèse sur lui. Ce genre de flatterie l’aide à mieux supporter ses épreuves, l’idée de malédiction supposant élection, misère de choix.

Ecartèlement (1979)

A vingt ans, je n’avais en tête que l’extermination des vieux; je persiste à la croire urgente mais j’y ajouterais maintenant celle des jeunes; avec l’âge on a une vision plus complète des choses.

Carnets 1957-1972, 1 septembre 1972

Vu, à la devanture d’une librairie catholique, un livre au titre stupéfiant: La joie de vieillir. – L’Eglise, – quelle entreprise d’escamotage!

Carnets 1957-1972, 16 mars 1967

En fin de compte nous ne sommes là que pour nous moquer de l’univers.

Carnets 1957-1972, 19 mai 1969

L’essence de la vie réside dans la peur de mourir. Si cette peur disparaissait, la vie perdrait sa raison d’être.

Carnets 1957-1972, mars 1965

Vivre c’est composer. Tout homme qui ne meurt pas de faim est suspect.

Carnets 1957-1972

Certains se demandent encore si la vie a un sens ou non. Ce qui revient en réalité à s’interroger si elle est supportable ou pas. Là s’arrêtent les problèmes et commencent les résolutions.

Des larmes et des saints (1937)

On vit dans le faux aussi longtemps qu’on n’a pas souffert. Mais quand on commence à souffrir, on n’entre dans le vrai que pour regretter le faux.

Ecartèlement (1979)

Qui croit en la vérité est naïf; qui n’y croit pas est stupide. La seule bonne route passe sur le fil du rasoir.

Le livre des leurres (1936)

Le désir de paraître intelligent augmente les capacités d’une intelligence. Toute vanité stimule. Ceux qui en sont dépourvus demeurent en deçà d’eux-mêmes, laissent inexploitée une partie de leurs dons.

Carnets 1957-1972, 29 septembre 1966

Est ennuyeux quiconque n’a pas de vanité, quiconque ne veut faire aucune impression. Le vaniteux peut être exaspérant, mais non ennuyeux. Que faire avec quelqu’un qui ne vise à aucune sorte d’effet? Que lui dire? Et qu’attendre de lui?

Carnets 1957-1972, 21 février 1965

Un jeune homme et une jeune fille, tous les deux muets, se parlaient par gestes. Qu’ils avaient l’air heureux! – De toute évidence, la parole n’est pas, ne peut être, le véhicule du bonheur.

Ecartèlement (1979)

La grandeur de la volupté procède de la perte de l’esprit. Si l’on ne se sentait pas devenir fou, la sexualité serait une saleté et un péché.

Le crépuscule des pensées (1940)

Le spermatozoïde est le bandit à l’état pur.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Objection contre la science: ce monde ne mérite pas d’être connu.

Syllogismes de l'amertume (1952)

La connaissance à petite dose enchante; a forte dose, elle déçoit. Plus on en sait, moins on veut en savoir. Car celui qui n’a pas souffert de la connaissance n’aura rien connu.

Sur les cimes du désespoir

Le sceptique est le désespoir du diable. C’est que le sceptique, n’étant l’allié de personne, ne pourra aider ni au bien ni surtout au mal. Il ne coopère avec rien, même pas avec soi.

Carnets 1957-1972

Le regret n’est pas si évidemment nuisible qu’on est tenté de le penser. Il essaie de sauver le passé, il est l’unique recours que nous ayons contre les manoeuvres de l’oubli, le regret est la mémoire qui passe à l’attaque.

Carnets 1957-1972, 23 mars 1968

Quelques générations encore, et le rire, réservé aux initiés, sera aussi impraticable que l’extase.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Redouter l’échec, c’est redouter le ridicule, il n’y a rien de plus mesquin. Aller de l’avant – c’est justement ne pas craindre de devenir la risée de ses semblables.

Carnets 1957-1972

Pensent profondément ceux-là seuls qui n’ont pas le malheur d’être affligés du sens du ridicule.

Ecartèlement (1979)

L’idée du suicide est l’idée la plus tonique qui soit.

Carnets 1957-1972, juillet 1960

Se débarrasser de la vie, c’est se priver du bonheur de s’en moquer. – Unique réponse possible à quelqu’un qui vous annonce son intention d’en finir.

Aveux et anathèmes (1987)

Je passe mon temps à conseiller le suicide par écrit et à le déconseiller par la parole. C’est que dans le premier cas il s’agit d’une issue philosophique; dans le second, d’un être, d’une voix, d’une plainte…

Ecartèlement (1979)

On ne peut traduire que les auteurs sans style. D’où le succès des médiocres, ils passent facilement dans n’importe quelle langue!

Carnets 1957-1972, 11 octobre 1967

Bien plus que le temps, c’est le sommeil qui est l’antidote du chagrin. L’insomnie, en revanche, qui grossit la moindre contrariété et la convertit en coup du sort, veille sur nos blessures et les empêche de dépérir.

Aveux et anathèmes (1987)

Il est inélégant de se plaindre de la vie tant qu’on peut s’aménager une heure de solitude par jour.

Carnets 1957-1972, mai 1966

Le grand avantage qu’il y a à aller voir du monde, c’est de se dire qu’on a tout pour être heureux pourvu qu’on reste seul avec soi.

Carnets 1957-1972, 4 décembre 1965

La solitude est l’aphrodisiaque de l’esprit, comme la conversation celui de l’intelligence.

Le crépuscule des pensées (1940)

Dans les pays latins où la parole ne coûte rien, le laconisme est tenu pour de la bêtise.

Carnets 1957-1972

Un silence abrupt au milieu d’une conversation nous ramène soudain à l’essentiel: il nous révèle de quel prix nous devons payer l’invention de la parole.

Aveux et anathèmes (1987)

C’est s’investir d’une supériorité bien abusive que de dire à quelqu’un ce qu’on pense de lui et de ce qu’il fait. La franchise n’est pas compatible avec un sentiment délicat, elle ne l’est même pas avec une exigence éthique.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Rien ne compromet davantage en philosophie que le besoin d’être applaudi.

Carnets 1957-1972, 13 juillet 1968

Souffrir signifie méditer sur une sensation de douleur; philosopher, méditer sur cette méditation.

Le crépuscule des pensées (1940)

Rien ne stérilise tant un écrivain que la poursuite de la perfection. Pour produire, il faut se laisser aller à sa nature, s’abandonner, écouter ses voix…, éliminer la censure de l’ironie ou du bon goût…

Carnets 1957-1972, janvier 1960

On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre.

Aveux et anathèmes (1987)

Un homme qui se respecte n’a pas de patrie. Une patrie, c’est de la glu.

Ecartèlement (1979)

S’armer de patience, combien l’expression est juste! La patience est effectivement une arme, et qui s’en munit, rien ne saurait l’abattre. C’est la vertu qui me fait le plus défaut. Sans elle, on est automatiquement livré au caprice ou au désespoir.

Carnets 1957-1972

«Le talent a-t-il donc besoin de passions? Oui, de beaucoup de passions réprimées.» (Joubert) – Il n’est pas un seul moraliste qu’on ne puisse convertir en précurseur de Freud.

De l'inconvénient d'être né (1973)

La paresse est un scepticisme de la chair.

Le crépuscule des pensées (1940)

On ne peut expliquer un paradoxe, non plus qu’un éternuement. D’ailleurs, le paradoxe n’est-il pas un éternuement de l’esprit?

Le crépuscule des pensées (1940)

Celui qui redoute le ridicule n’ira jamais loin en bien ni en mal, il restera en deçà de ses talents, et lors même qu’il aurait du génie, il serait encore voué à la médiocrité.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Ce qui est terrible, c’est de se plaindre de ses difficultés devant un riche, et l’entendre, lui, se plaindre plus que vous, de sorte qu’à la fin on est obligé de s’apitoyer sur lui. Il faut bien consoler plus chanceux que soi!

Carnets 1957-1972, 7 mars 1967

S’il n’est pas réconfortant, il est en tout cas flatteur de penser qu’on mourra sans avoir donné toute sa mesure.

Carnets 1957-1972

Le monothéisme judéo-chrétien est le stalinisme de l’Antiquité.

Carnets 1957-1972, 4 juin 1969

Depuis deux mille ans, Jésus se venge sur nous de n’être pas mort sur un canapé.

Syllogismes de l'amertume (1952)

J’aimerais perdre la raison à une seule condition: avoir la certitude de devenir un fou gai et enjoué, sans problèmes ni obsessions, hilare du matin au soir.

Sur les cimes du désespoir

Le Progrès est l’injustice que chaque génération montante commet à l’égard de celle qui l’a précédée.

Carnets 1957-1972, 29 décembre 1968

Un philosophe du siècle dernier a soutenu, dans sa candeur, que La Rochefoucauld avait raison pour le passé, mais qu’il serait infirmé par l’avenir. L’idée de progrès déshonore l’intellect.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Si on me demandait de résumer le plus brièvement possible ma vision des choses, de la réduire à son expression la plus succincte, je mettrais à la place des mots un point d’exclamation, un ! définitif.

Aveux et anathèmes (1987)

Rien ne surpasse en gravité les vilenies et les grossièretés que l’on commet par timidité.

De l'inconvénient d'être né (1973)

On n’imagine pas un Pascal voulant être «original». – La recherche de l’originalité est presque toujours la marque d’un esprit de second ordre.

Carnets 1957-1972

Par peur d’être quelconque, j’ai fini par n’être rien.

Carnets 1957-1972

Supporter un rôle subalterne sans aigreur est beaucoup plus difficile que d’être un exclu, un réprouvé. Cette dernière condition comporte de grandes satisfactions d’orgueil. Elle est une réussite à rebours.

Carnets 1957-1972, 5 avril 1967

Que nous puissions être blessés par ceux-là mêmes que nous méprisons discrédite l’orgueil.

Aveux et anathèmes (1987)

Ce qu’on appelle «pessimisme» n’est rien d’autre que «l’art de vivre», l’art de goûter la saveur amère de tout ce qui est.

Carnets 1957-1972, 19 septembre 1970

Des opinions, oui; des convictions, non. Tel est le point de départ de la fierté intellectuelle.

Aveux et anathèmes (1987)

Bergson avouait qu’il ne pouvait pas lire du Nietzsche; que dirait-il aujourd’hui s’il voyait que nous ne pouvons pas lire du Bergson?

Carnets 1957-1972, juin 1966

La grande chance de Nietzsche d’avoir fini comme il a fini. Dans l’euphorie!

De l'inconvénient d'être né (1973)

Socrate, la veille de sa mort, était en train d’apprendre un air de flûte. «A quoi cela te servira-t-il? lui dit-on. – A savoir cet air avant de mourir.»

Carnets 1957-1972, 2 septembre 1966

A quoi bon fréquenter Platon, quand un saxophone peut aussi bien nous faire entrevoir un autre monde?

Syllogismes de l'amertume (1952)

L’extraordinaire argument dont Plutarque s’est servi à l’intention de sa femme après la mort de leur fille: «Pourquoi pleurer, tu n’étais pas affligée quand tu n’avais pas encore d’enfant; maintenant que tu n’en as plus, tu en es au même point.»

Carnets 1957-1972, 30 mai 1969

La seule utilité des enterrements, c’est de nous permettre de nous réconcilier avec nos ennemis.

Carnets 1957-1972

Il faudrait vivre, disiez-vous, comme si l’on ne devait jamais mourir. – Ne saviez-vous donc pas que tout le monde vit ainsi, y compris les obsédés de la Mort?

Ecartèlement (1979)

Le désir de mourir n’exprime parfois qu’une subtilité de notre orgueil: nous voulons nous rendre maîtres des surprises fatales de l’avenir, ne pas tomber victimes de son désastre essentiel.

Le crépuscule des pensées (1940)

Si les Allemands ont excellé en métaphysique, c’est qu’ils sont de tous les peuples celui qui est le plus dénué de bon sens.

Carnets 1957-1972, février 1966

A mesure que la mémoire s’affaiblit, les éloges qu’on nous a prodigués s’effacent au profit des blâmes. Et c’est justice: les premiers, on les a rarement mérités, alors que les seconds jettent quelque clarté sur ce qu’on ignorait de soi-même.

Aveux et anathèmes (1987)

Plus encore que dans le poème, c’est dans l’aphorisme que le mot est dieu.

Ecartèlement (1979)

L’aphorisme? Un feu sans flamme. On comprend que personne ne veuille s’y réchauffer.

De l'inconvénient d'être né (1973)

On n’écrit pas parce qu’on a quelque chose à dire mais parce qu’on a envie de dire quelque chose.

Ecartèlement (1979)

L’homme libre ne s’embarrasse de rien, même pas de l’honneur.

Carnets 1957-1972, 1 octobre 1963

Il est impossible d’accepter d’être jugé par quelqu’un qui a moins souffert que nous. Et comme chacun se croit un Job méconnu…

De l'inconvénient d'être né (1973)

Le besoin de consigner toutes les réflexions amères, par l’étrange peur qu’on arriverait un jour à ne plus être triste…

Le crépuscule des pensées (1940)

L’ironie est la mort de la métaphysique.

Carnets 1957-1972, 5 novembre 1960

Toute idée est une exagération. Penser, c’est exagérer.

Carnets 1957-1972, 1 octobre 1963

Tout pessimiste est un humoriste.

Carnets 1957-1972, 5 novembre 1969

T.H., qui a fait quatre ans de prison, à ma question: Comment avez-vous pu supporter? me dit: Par l’humour. Si j’avais pris au sérieux ma situation, je n’aurais pu tenir.

Carnets 1957-1972, 17 mai 1968

Nous sommes tous dans l’erreur, les humoristes exceptés. Eux seuls ont percé comme en se jouant l’inanité de tout ce qui est sérieux et même de tout ce qui est frivole.

Ecartèlement (1979)

Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter.

Syllogismes de l'amertume (1952)

De tous les hommes, le héros est celui qui pense le moins à la mort. Pourtant, nul n’y aspire, d’une façon inconsciente, il est vrai, autant que lui. Ce paradoxe définit sa condition: volupté de mourir, sans le sentiment de la mort.

Des larmes et des saints (1937)

Cette espèce de malaise lorsqu’on essaie d’imaginer la vie quotidienne des grands esprits… Vers deux heures de l’après-midi, que pouvait bien faire Socrate?

Syllogismes de l'amertume (1952)

La tyrannie brise ou fortifie l’individu; la liberté l’amollit et en fait un fantoche. L’homme a plus de chances de se sauver par l’enfer que par le paradis.

Aveux et anathèmes (1987)

Je sens que je suis libre mais je sais que je ne le suis pas.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Tout à l’heure, j’ai vu, sur le camion des Editions du Seuil, écrit en très grosses lettres: Tout Baudelaire en un volume. – Si Baudelaire avait prévu une telle horreur, celle qu’il éprouvait pour le monde moderne aurait dégénéré en fureur convulsive.

Carnets 1957-1972, 16 mai 1969

Il vaut mieux lire par goût un auteur dépassé que par snobisme un auteur dans le vent. Dans le premier cas, on s’enrichit avec la substance d’un autre, dans le second, on consomme sans profit.

Carnets 1957-1972, 1 juin 1968

Le lecteur vrai est celui qui n’écrit pas. Lui seul est capable de lire un livre naïvement, – unique manière de sentir un ouvrage.

Carnets 1957-1972, 2 décembre 1964

La critique est un contresens: il faut lire, non pour comprendre autrui mais pour se comprendre soi-même.

Aveux et anathèmes (1987)

Malheur au livre qu’on peut lire sans s’interroger tout le temps sur l’auteur!

Ecartèlement (1979)

Combien j’aime les esprits de second ordre (Joubert, entre tous) qui, par délicatesse, vécurent à l’ombre du génie des autres et, craignant d’en avoir, se refusèrent au leur!

Syllogismes de l'amertume (1952)

Le problème de la responsabilité n’aurait de sens que si on nous avait consulté avant notre naissance et que nous eussions consenti à être celui que nous sommes précisément.

Carnets 1957-1972, mai 1968

«Ne juge personne avant de te mettre à sa place.» Ce vieux proverbe rend tout jugement impossible, car nous ne jugeons quelqu’un que parce que justement nous ne pouvons nous mettre à sa place.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Le cheval ne sait pas qu’il est cheval. – Et puis après? – On ne voit pas ce que l’homme a gagné à savoir qu’il est homme.

Carnets 1957-1972, 5 juin 1969

Tout ce qui nous gêne nous permet de nous définir. Sans infirmités, point de conscience de soi.

Carnets 1957-1972

La lucidité: avoir des sensations à la troisième personne.

Le crépuscule des pensées (1940)

La confession la plus vraie est celle que nous faisons indirectement, en parlant des autres.

Carnets 1957-1972

Laissez donc les autres tels qu’ils sont, et ils vous en seront reconnaissants. Voulez-vous à tout prix leur bonheur? Ils se vengeront.

Ecartèlement (1979)

Quelle misère qu’une sensation ! L’extase elle-même n’est, peut-être, rien de plus.

De l'inconvénient d'être né (1973)

S’insurger contre l’hérédité c’est s’insurger contre des milliards d’années, contre la première cellule.

De l'inconvénient d'être né (1973)

A quel point l’humanité est en régression, rien ne le prouve mieux que l’impossibilité de trouver un seul peuple, une seule tribu, où la naissance provoque encore deuil et lamentation.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Je ne fais rien, c’est entendu. Mais je vois les heures passer – ce qui vaut mieux qu’essayer de les remplir.

De l'inconvénient d'être né (1973)

On peut supporter n’importe quelle vérité, si destructrice soit-elle, à condition qu’elle tienne lieu de tout, qu’elle compte autant de vitalité que l’espoir auquel elle s’est substituée.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Nous ne courons pas vers la mort, nous fuyons la catastrophe de la naissance, nous nous démenons, rescapés qui essaient de l’oublier. La peur de la mort n’est que la projection dans l’avenir d’une peur qui remonte à notre premier instant.

De l'inconvénient d'être né (1973)

«Depuis que je suis au monde» – ce depuis me paraît chargé d’une signification si effrayante qu’elle en devient insoutenable.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Ce qui est répugne à l’étreinte verbale et l’expérience intime ne nous en dévoile rien au-delà de l’instant privilégié et inexprimable. D’ailleurs, l’être lui-même n’est qu’une prétention du Rien.

Précis de décomposition (1949), Adieu à la philosophie

L’humanité rougira d’enfanter quand elle verra les choses telles qu’elles sont.

Précis de décomposition (1949)

Ainsi, Hegel est un Héraclite qui a lu Kant; et notre Ennui, un éléatisme affectif, la fiction de la diversité démasquée et révélée au coeur…

Précis de décomposition (1949)

Telle duperie triomphe: il en résulte une religion, une doctrine ou un mythe – et une foule de fervents; telle autre échoue: ce n’est alors qu’une divagation, une théorie ou une fiction.

Précis de décomposition (1949)

Sans l’espoir d’une douleur plus grande, je ne pourrais supporter celle du moment, fût-elle infinie.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Si les après-midi dominicales étaient prolongées pendant des mois, où aboutirait l’humanité?

Précis de décomposition (1949)

Je réagis comme tout le monde et même comme ceux que je méprise le plus; mais je me rattrape en déplorant tout acte que je commets, bon ou mauvais.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Comme l’honnêteté n’a ni biographie ni charme …, le seul éclat du déshonneur a amusé et intrigué.

Précis de décomposition (1949)

Qu’un sort clément nous dispense de notre raison! Point d’issue tant de l’intellect demeure attentif aux mouvements du coeur, tant qu’il ne s’en désaccoutume pas!

Précis de décomposition (1949)

Qui sait si chacun de nous n’aspire au privilège de tuer tous ses semblables? Mais ce privilège est départi à très peu de gens.

Précis de décomposition (1949)

J’aimerais me déchaîner et fulminer, entreprendre une action sans précédent pour me décrisper, mais je ne vois pas contre qui ni contre quoi…

De l'inconvénient d'être né (1973)

J’ai toujours pensé que Diogène avait subi, dans sa jeunesse, quelque déconvenue amoureuse: on ne s’engage pas dans la voie du ricanement sans le concours d’une maladie vénérienne ou d’une boniche intraitable.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Les troubles des organes déterminent la fécondité de l’esprit: celui qui ne sent pas son corps ne sera jamais en mesure de concevoir une pensée vivante; il attendra en pure perte la surprise avantageuse de quelque inconvénient…

Précis de décomposition (1949), Le penseur d'occasion

La décomposition préside aux lois de la vie: plus proches de notre poussière que ne le sont de la leur les objets inanimés, nous succombons avant eux et courons vers notre destin sous le regard des étoiles apparemment indestructibles.

Précis de décomposition (1949)

Cette langueur vide et prostrée où rien ne nous arrête sinon le spectacle de l’univers qui se carie sous nos regards.

Précis de décomposition (1949)

Si l’attachement est un mal, il faut en chercher la cause dans le scandale de la naissance, car naître c’est s’attacher. Le détachement devrait donc s’appliquer à faire disparaître les traces de ce scandale …

De l'inconvénient d'être né (1973)

Les pauvres, à force de penser à l’argent, et d’y penser sans arrêt, en arrivent à perdre les avantages spirituels de la non-possession et à descendre aussi bas que les riches.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Si on ne s’estime pas investi d’une mission, exister est difficile; agir, impossible.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Ma mission est de tuer le temps et la sienne de me tuer à son tour. On est à l’aise entre assassins.

L’anxieux s’agrippe à tout ce qui peut renforcer, stimuler son providentiel malaise: vouloir l’en guérir, c’est ébranler son équilibre, lanxiété étant la base de son existence et de sa prospérité.

De l'inconvénient d'être né (1973)

L’Angoisse était déjà un produit courant au temps des cavernes. On se figure le sourire de l’homme de Neandertal, s’il eût prévu que les philosophes viendraient un jour en réclamer la paternité.

Syllogismes de l'amertume (1952), L'escroc du gouffre

Ne cultivent l’aphorisme que ceux qui ont connu la peur au milieu des mots, cette peur de crouler avec tous les mots.

Syllogismes de l'amertume (1952)

La peur est une mort de chaque instant.

Des larmes et des saints (1937)

La limite de chaque douleur est une douleur plus grande.

Des larmes et des saints (1937)

Lorsque rien ne vous lie à un lieu, quels regrets aurait-on dans les instants derniers.

Des larmes et des saints (1937)

L’oeil a un champ réduit, il voit toujours de l’extérieur.

Des larmes et des saints (1937)

Le Réel me donne de l’asthme.

Syllogismes de l'amertume (1952)

L’esprit

La Chute dans le temps (1964)

L’homme qui pratique la lucidité pendant toute sa vie devient un classique du désespoir.

Le crépuscule des pensées (1940)

Tant de pages, tant de livres qui furent nos sources d’émotion, et que nous relisons pour y étudier la qualité des adverbes ou la propriété des adjectifs!

Syllogismes de l'amertume (1952)

Ce que je sais à soixante, je le savais aussi bien à vingt. Quarante ans d’un long, d’un superflu travail de vérification.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Tant qu’on vit en deçà du terrible, on trouve des mots pour l’exprimer; dès qu’on le connaît du dedans, on n’en trouve plus aucun.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Marcher dans une forêt entre deux haies de fougères transfigurées par l’automne, c’est cela un triomphe. Que sont à côté suffrages et ovations?

De l'inconvénient d'être né (1973)

Entre une gifle et une indélicatesse, on supporte toujours mieux la gifle.

Ecartèlement (1979)

Le fanatisme est la mort de la conversation. On ne bavarde pas avec un candidat au martyre. Que dire à quelqu’un qui refuse de pénétrer vos raisons et qui, du moment que l’on ne s’incline pas devant les siennes, aimerait mieux périr que céder.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Ce qui nous distingue de nos prédécesseurs, c’est notre sans-gêne à l’égard du Mystère. Nous l’avons même débaptisé: ainsi est né l’Absurde…

Syllogismes de l'amertume (1952)

Les abouliques, laissant les idées telles quelles, devraients seuls y avoir accès. Quand les affairés s’en emparent, la douce pagaille quotidienne s’organise en tragédie.

Syllogismes de l'amertume (1952)

La philosophie sert d’antidote à la tristesse. Et beaucoup croient encore à la profondeur de la philosophie.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Le plus grand exploit de ma vie est d’être encore en vie.

Ecartèlement (1979)

La Vérité? Une marotte d’adolescent, ou un symtôme de sénilité.

La tentation d'exister

On s’accommoderait aisément des chagrins, si la raison ou le foie n’y succombait.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Sans l’idée du suicide, je me serais tué depuis toujours.

Syllogismes de l'amertume (1952)

L’insomnie est la seule forme d’héroïsme au lit.

La justification de la Providence, c’est le donquichottisme de la théologie.

Essai sur la pensée réactionnaire (1977)

Il faut seulement dire quelque chose qui puisse se murmurer à l’oreille d’un ivrogne ou d’un mourant.

Syllogismes de l'amertume (1952)

De toutes les calomnies, la pire est celle qui vise notre paresse, qui en conteste l’authenticité.

J’ai perdu au contact des hommes toute la fraîcheur de mes névroses.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Une civilisation débute par le mythe et finit par le doute.

La mort quel déshonneur! Devenir soudain objet…

Ecartèlement (1979)

Heureux ceux qui ignorent que mûrir c’est assister à l’aggravation de ses incohérences et que c’est là le seul progrès dont il devrait être permis de se vanter.

Ecartèlement (1979)

Je rêve d’une langue dont les mots, comme les poings, fracasseraient les mâchoires.

Le Mauvais Démiurge (1970)

Toute idée féconde tourne en pseudo-idée, dégénère en croyance. Il n’est guère qu’une idée stérile qui conserve son statut d’idée.

Le Mauvais Démiurge (1970)

L’ennui… cette convalescence incurable.

Précis de décomposition

S’appesantir, s’expliquer, démontrer – autant de formes de vulgarité.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Il n’y a rien de plus mystérieux que l’épaisseur d’un corps.

Ecartèlement (1979)

Tout persécute nos idées, à commencer par notre cerveau.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Immoralité de l’amour: on ne saurait médire sans injustice d’un sentiment qui a survécu au romantisme et au bidet.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Nous n’avons le choix qu’entre des vérités irrespirables et des supercheries salutaires.

Les larmes ne sont chaudes que dans la solitude.

Je m’intéresse à n’importe qui sauf aux autres.

Ecartèlement (1979)

Il est incroyable que la perspective d’avoir un biographe n’ait fait renoncer personne à avoir une vie.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Lorsqu’on n’a pas eu la chance d’avoir des parents alcooliques, il faut s’intoxiquer toute sa vie pour compenser la lourde hérédité de leurs vertus.

La timidité, source inépuisable de malheurs dans la vie pratique, est la cause directe voire unique, de toute richesse intérieure.

Ecartèlement (1979)

Ce matin, après avoir entendu un astronome parler de milliards de soleils, j’ai renoncé à faire ma toilette: à quoi bon se laver encore?

La recherche de l’originalité est presque toujours la marque d’un esprit de second ordre.

Carnets 1957-1972

Je donnerais tous les paysages du monde pour celui de mon enfance.

Histoire et utopie

La poésie a, comme la vie, l’excuse de ne rien prouver.

Précis de décomposition

Dès que je sors du «je», je m’endors.

Jeux et Anathèmes

Il y a des gens si bêtes, que si une idée apparaissait à la surface de leur cerveau, elle se suiciderait, terrifiée de solitude.

Si Napoléon avait occupé l’Allemagne avec des Marseillais, la face du Monde eût été tout autre.

On cesse d’être jeune au moment où l’on ne choisit plus ses ennemis, où l’on se contente de ceux qu’on a sous la main.

Les opportunistes ont sauvé les peuples; les héros les ont ruinés.

Le dernier recours de ceux que le sort a frappés est l’idée du sort.

L’homme sécrète du désastre.

Essayez d’être libres: vous mourrez de faim.

(Il est question de la femme enceinte) – … porteuse de cadavre …

De l'inconvénient d'être né (1973)

On parle des maladies de la volonté, et on oublie que la volonté elle-même est une maladie, que c’est une activité non naturelle que de vouloir.

Carnets 1957-1972

Je prends une résolution debout; je m’allonge – et l’annule.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Tout désespoir est un ultimatum à Dieu.

Le crépuscule des pensées (1940)

Le scepticisme est l’élégance de l’anxiété.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Tout ce que je sais à 60 ans, je le savais déjà à vingt. Quarante ans d’un long et pénible travail de vérification.

Ce qui nous distingue de nos prédécesseurs, c’est notre sans-gêne à l’égard du Mystère. Nous l’avons même débaptisé; ainsi est né l’Absurde.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Mot de mon frère à propos des troubles et des maux qu’endure notre mère: «La vieillesse est l’autocritique de la nature.»

On ne peut médire sans injustice d’un sentiment qui a survécu au romantisme et au bidet.

S’il est vrai qu’à la mort on redevienne ce qu’on était avant de l’être, n’aurait-il pas mieux valu s’en tenir à la pure possibilité et n’en jamais bouger? A quoi bon ce crochet? Quand on pouvait demeurer pour toujours dans une plénitude irréalisée?

Devant cet entassement de tombes, on dirait que les gens n’ont d’autre souci que de mourir.

On voudrait parfois être cannibale, moins pour le plaisir de dévorer tel ou tel que pour celui de le vomir.

Et avec quelle quantité d’illusions ai-je dû naître pour pouvoir en perdre une chaque jour!

C’est le fait d’un vaniteux que de grossir ses malheurs.

Carnets 1957-1972, avril 1961

«Colosse de la pensée pour album», dit Julien Gracq sur Valéry. – Ce mot si vache est assez juste hélas! Quand on pense à la quantité d’écrivains que Valéry a méprisés.

Carnets 1957-1972

J’appelle travail tout effort exempt de plaisir, ou plutôt: un effort qui vous diminue à vos propres yeux.

Carnets 1957-1972, 2 juillet 1970

Au rebours des autres siècles qui pratiquèrent la torture négligemment, celui-ci, plus exigeant, y apporte un souci de purisme qui fait honneur à notre cruauté.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Le droit de supprimer tous ceux qui nous agacent devrait figurer en première place dans la constitution de la Cité idéale.

De l'inconvénient d'être né (1973)

La négation ne sort jamais d’un raisonnement, mais d’on ne sait quoi d’obscur et d’ancien. Les arguments viennent après, pour la justifier et l’étayer. Tout non surgit du sang.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Tout sans Dieu est néant; et Dieu n’est que le néant suprême.

Des larmes et des saints (1937)

C’est l’usage du concept qui nous rend maîtres de nos frayeurs. Nous disons: la Mort – et cette abstraction nous dispense d’en ressentir l’infini et l’horreur.

Précis de décomposition (1949), Visage de la décadence

La mort pose un problème qui se substitue à tous les autres. Quoi de plus funeste à la philosophie, que la croyance naïve en la hiérarchie des perplexités?

Syllogismes de l'amertume (1952)

Le mendiant est un pauvre qui, impatient d’aventures, a abandonné la pauvreté pour explorer les jungles de la pitié.

Syllogismes de l'amertume (1952)

L’intérêt que nous portons au Temps émane d’un snobisme de l’Irréparable.

Syllogismes de l'amertume (1952), Temps et anémie

Dans les épreuves cruciales, la cigarette nous est d’une aide plus efficace que les Evangiles.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Je ne vis que parce qu’il est en mon pouvoir de mourir quand bon me semblera: sans l’idée du suicide, je me serais tué depuis toujours.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Chacun est pour soi le seul point fixe de l’univers. Et si quelqu’un meurt pour une idée, c’est qu’elle est son idée, et son idée est sa vie.

Précis de décomposition (1949)

Je supprimai de mon vocabulaire mot après mot. Le massacre fini, un seul rescapé: Solitude. Je me réveillai comblé.

De l'inconvénient d'être né (1973)

La sainteté me fait frémir: cette ingérence dans les malheurs d’autrui, cette barbarie de la charité, cette pitié sans scrupules…

Syllogismes de l'amertume (1952), Religion

Technique que nous pratiquons à nos dépens, la psychanalyse dégrade nos risques, nos dangers, nos gouffres; elle nous dépouille de nos impuretés, de tout ce qui nous rendait curieux de nous-mêmes.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Nous avons peur de l’immensité du possible, n’étant pas préparés à une révélation si vaste et si subite, à ce bien dangereux auquel nous aspirions et devant lequel nous reculons.

Précis de décomposition (1949), Double visage de la liberté

La poésie: divagation cosmogonique du vocabulaire… A-t-on combiné plus efficacement le charlatanisme et l’extase? Le mensonge, – source des larmes! telle est l’imposture du génie et le secret de l’art.

Précis de décomposition (1949), L'équivoque du génie

On vit avec une idée, on ne la désarticule pas; on lutte avec elle, on n’en décrit pas les étapes. L’histoire de la philosophie est la négation de la philosophie.

De l'inconvénient d'être né (1973)

L’homme est un animal surmené.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Le seul service que nous pouvons demander aux autres, c’est de ne pas deviner à quel point nous sommes lamentables.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

On ne réfléchit que parce qu’on se dérobe à l’acte. Penser, c’est être en retrait.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Tous ces peuples étaient grands, parce qu’ils avaient de grands préjugés. Ils n’en ont plus. Sont-ils encore des nations? Tout au plus des foules désagrégées.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Toute forme de hâte, même vers le bien, traduit quelque dérangement mental.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Si le dégoût du monde conférait à lui seul la sainteté, je ne vois pas comment je pourrais éviter la canonisation.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Une pensée qui n’est pas secrètement marquée par la fatalité, est interchangeable, ne vaut rien, n’est que pensée.

De l'inconvénient d'être né (1973)

L’intellectuel représente la disgrâce majeure, l’échec culminant de l’homosapiens.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Les instants se suivent les uns les autres; rien ne leur prête l’illusion d’un contenu ou l’apparence d’une signification; ils se déroulent; leur cours n’est pas le nôtre; nous en contemplons l’écoulement, prisonniers d’une perception stupide.

Précis de décomposition (1949)

Peut-être ai-je trop misé sur la musique, peut-être n’ai-je pas pris toutes mes précautions contre les acrobaties du sublime, contre le charlatanisme de l’ineffable.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Nos flottements portent la marque de notre probité; nos assurances, celle de notre imposture. La malhonnêteté d’un penseur se reconnaît à la somme d’idées précises qu’il avance.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Il n’est pas élégant d’abuser de la malchance; certains individus, comme certains peuples, s’y complaisent tant, qu’ils déshonorent la tragédie.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Histoire universelle: histoire du Mal. Oter les désastres du devenir humain, autant vaut concevoir la nature sans saisons.

Précis de décomposition (1949)

A mesure qu’elle s’éloigne de l’aube et qu’elle avance dans la journée, la lumière se prostitue, et ne se rachète – éthique du crépuscule – qu’au moment de disparaître.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Quand je frôle le Mystère sans pouvoir en rire, je me demande à quoi sert ce vaccin contre l’absolu qu’est la lucidité.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Les événements sinistres – ou grotesques – exigent le lieu commun, le terrible, comme le pénible, ne s’accomodant que du cliché.

De l'inconvénient d'être né (1973)

L’amour, une rencontre de deux salives. Tous les sentiments puisent leur absolu dans la misère des glandes.

Précis de décomposition (1949)

Le pluriel implicite du «on» et le pluriel avoué du «nous» constituent le refuge confortable de l’existence fausse. Le poète seul prend la responsabilité du «je», lui seul parle en son propre nom, lui seul a le droit de le faire.

Précis de décomposition (1949)

L’acte absurde est l’expression la plus haute de la liberté.

Le livre des leurres (1936)

Le secret de l’Histoire, c’est le refus du salut.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Méfiez-vous de ceux qui tournent le dos à l’amour, à l’ambition, à la société. Ils se vengent d’y avoir renoncé.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Prolixe par essence, la littérature vit de la pléthore des vocables, du cancer du mot.

Syllogismes de l'amertume (1952)

La sainteté me fait frémir, cette ingérence dans les malheurs d’autrui, cette barbarie de la charité, cette pitié sans scrupules.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Les sources d’un écrivain, ce sont ses hontes; celui qui n’en découvre pas en soi, ou s’y dérobe, est voué au plagiat ou à la critique.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Vitalité de l’amour: on ne saurait médire sans injustice d’un sentiment qui a survécu au romantisme et au bidet.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Le secret de mon adaptation à la vie? J’ai changé de désespoir comme de chemise.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Malheur à l’incroyant qui, face à ses insomnies, ne dispose que d’un stock réduit de prières!

Syllogismes de l'amertume (1952)

Si loin s’étend la mort, tant elle prend de place, que je ne sais plus où mourir.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Sans Bach, la théologie serait dépourvue d’objet, la Création fictive, le néant péremptoire. S’il y a quelqu’un qui doit tout à Bach, c’est bien Dieu.

Syllogismes de l'amertume (1952)

La vie ne pouvant s’accomplir que dans l’individuation – ce fondement dernier de la solitude -, chaque être est nécessairement seul du fait qu’il est individu.

Précis de décomposition (1949)

Si j’avais cédé aux flatteries de la musique, à ses appels, à tous les univers qu’elle a suscités et détruits en moi, il y a longtemps que, d’orgueil, j’aurais perdu la raison.

Syllogismes de l'amertume (1952)

L’univers sonore: onomatopée de l’indicible, énigme déployée, infini perçu, et insaisissable. … Lorsqu’on vient d’en éprouver la séduction, on ne forme plus que le projet de se faire embaumer dans un soupir.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Sans moyens de défense contre la musique, force m’est d’en subir le despotisme et, suivant son bon plaisir, d’être dieu ou loque.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Sans l’impérialisme du concept, la musique aurait tenu lieu de philosophie: c’eût été le paradis de l’évidence inexprimable, une épidémie d’extases.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Né avec une âme habituelle, j’en ai demandé une autre à la musique: ce fut le début de malheurs inespérés.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Deux voies s’ouvrent à l’homme et à la femme: la férocité ou l’indifférence. Tout nous indique qu’ils prendront la seconde voie, qu’il n’y aura entre eux ni explication ni rupture, mais qu’ils continueront à s’éloigner l’un de l’autre.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Qu’est-ce qu’une crucifixion unique, auprès de celle, quotidienne, qu’endure l’insomniaque?

De l'inconvénient d'être né (1973)

La passion de la musique est en elle-même un aveu. Nous en savons plus long sur un inconnu qui s’y adonne que sur quelqu’un qui y est insensible et que nous approchons tous les jours.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Mystère. Mot dont nous nous servons pour tromper les autres, pour leur faire croire que nous sommes plus profonds qu’eux.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Qui ne voit pas la mort en rose est affecté d’un daltonisme du coeur.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Et nous parlons tous. Nous nous trahissons, nous exhibons notre coeur; bourreau de l’indicible, chacun s’acharne à détruire tous les mystères, en commençant par les siens.

Précis de décomposition (1949)

Tout homme promet tout, mais tout homme vit pour connaître la fragilité de son étincelle et le manque de génialité de la vie.

Précis de décomposition (1949)

Gibets, cachots, bagnes ne prospèrent qu’à l’ombre d’une foi, – de ce besoin de croire qui a infesté l’esprit pour jamais.

Précis de décomposition (1949), Généalogie du fanatisme

Nul n’est responsable d’être, et encore moins d’être ce qu’il est. Frappé d’existence, chacun subit comme une bête les conséquences qui en découlent.

Précis de décomposition (1949)

Toute ma vie ‘aurai vécu avec le sentiment d’avoir été éloigné de mon véritable lieu. Si l’expression «exil métaphysique» n’avait aucun sens, mon existence à elle seule lui en prêterait un.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Avant d’être une erreur de fond, la vie est une faute de goût que la mort ni même la poésie ne parviennent à corriger.

Syllogismes de l'amertume (1952), Atrophie du verbe

Ce qui nous distingue de nos prédécesseurs, c’est notre sans-gêne à l’égard du Mystère. Nous l’avons même débaptisé: ainsi est né l’Absurde.

Syllogismes de l'amertume (1952), Atrophie du verbe

Le «talent» est le moyen le plus sûr de fausser tout, de défigurer les choses et de se tromper sur soi. L’existence vraie appartient à ceux-là seuls que la nature n’a accablés d’aucun don.

Syllogismes de l'amertume (1952), Atrophie du verbe

Le pessimiste doit s’inventer chaque jour d’autres raisons d’exister: c’est une victime du «sens» de la vie.

Syllogismes de l'amertume (1952), Atrophie du verbe

Mystère, – mot dont nous nous servons pour tromper les autres, pour leur faire croire que nous sommes plus profonds qu’eux.

Syllogismes de l'amertume (1952), Atrophie du verbe

Tout mot me fait mal. Combien pourtant il me serait doux d’entendre des fleurs bavarder sur la mort !

Syllogismes de l'amertume (1952), Atrophie du verbe

Quand nous sommes à mille lieues de la poésie, nous y participons encore par ce besoin subit de hurler, – dernier stade du lyrisme.

Syllogismes de l'amertume (1952), Atrophie du verbe

Seuls les esprits superficiels abordent une idée avec délicatesse.

Syllogismes de l'amertume (1952), Atrophie du verbe

Rater sa vie, c’est accéder à la poésie – sans le support du talent.

Syllogismes de l'amertume (1952), Atrophie du verbe

Les «vérités», nous ne voulons plus en supporter le poids, ni en être dupes ou complices. Je rêve d’un monde où l’on mourrait pour une virgule.

Syllogismes de l'amertume (1952), Atrophie du verbe

Sans nos doutes sur nous-mêmes, notre scepticisme serait lettre morte, inquiétude conventionnelle, doctrine philosophique.

Syllogismes de l'amertume (1952), Atrophie du verbe

Dans la stupidité il est un sérieux qui, mieux orienté, pourrait multiplier la somme des chefs-d’oeuvre.

Syllogismes de l'amertume (1952), Atrophie du verbe

N’être pas né, rien que d’y songer, quel bonheur, quelle liberté, quel espace !

De l'inconvénient d'être né (1973)

Se lever, faire sa toilette et puis attendre quelque variété imprévue de cafard ou d’effroi. Je donnerais l’univers entier et tout Shakespeare pour un brin d’ataraxie.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Pendant des années, en fait pendant une vie, n’avoir pensé qu’aux derniers moments, pour constater, quand on en approche enfin, que cela aura été inutile, que la pensée de la mort aide à tout, sauf à mourir !

De l'inconvénient d'être né (1973)

La pensée n’est jamais innocente. C’est parce qu’elle est sans pitié, c’est parce qu’elle est agression, qu’elle nous aide à faire sauter nos entraves.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Je ne me pardonne pas d’être né. C’est comme si, en m’insinuant dans ce monde, j’avais profané un mystère, trahi quelque engagement de taille, commis une faute d’une gravité sans nom.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Tout est douleur – la formule bouddhique, modernisée, donnerait: Tout est cauchemar.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Certains ont des malheurs; d’autres des obsessions. Lesquels sont les plus à plaindre ?

De l'inconvénient d'être né (1973)

Depuis des âges et des âges que l’on meurt, le vivant a dû attraper le pli de mourir; sans quoi on ne s’expliquerait pas pourquoi un insecte ou un rongeur, et l’homme même, parviennent, après quelques simagrées, à crever si dignement.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Quand on se refuse au lyrisme, noircir une page devient une épreuve: à quoi bon écrire pour dire exactement ce qu’on avait à dire ?

De l'inconvénient d'être né (1973)

La clairvoyance est le seul vice qui rendre libre, libre dans un désert.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Extraordinaire et nul ces deux adjectifs s’appliquent à un certain acte, et, par suite, à tout ce qui en résulte, à la vie en premier lieu.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Où sont mes sensations ? Elles se sont évanouies en moi, et ce moi qu’est-il, sinon la somme de ces sensations évaporées ?

De l'inconvénient d'être né (1973)

On entend de tous côtés, que si tout est futile, faire bien ce que l’on fait, ne l’est pas. Cela même l’est pourtant. Pour arriver à cette conclusion, et la supporter, il ne faut pratiquer aucun métier, ou tout au plus celui de roi, comme Salomon.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Si l’attachement est un mal, il faut en chercher la cause dans le scandale de la naissance, car naître c’est s’attacher. Le détachement devrait donc s’appliquer à faire disparaître les traces de ce scandale, le plus grave et le plus intolérable de tous.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Il est impossible de sentir qu’il fut un temps où l’on n’existait pas. D’où cet attachement au personnage qu’on était avant de naître.

De l'inconvénient d'être né (1973)

A l’égard de la mort, j’oscille sans arrêt entre le «mystère» et le «rien du tout», entre les Pyramides et la Morgue.

De l'inconvénient d'être né (1973)

L’appesantissement sur la naissance n’est rien d’autre que le goût de l’insoluble poussé jusqu’à l’insanité.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Si, autrefois, devant un mort, je me demandais: «A quoi cela lui a-t-il servi de naître ?», la même question, maintenant, je me la pose devant n’importe quel vivant.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Dans les grandes perplexités, astreins-toi à vivre comme si l’histoire était close et à réagir comme un monstre rongé par la sérénité.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Deux sortes d’esprit: diurnes et nocturnes. Ils n’ont ni la même méthode ni la même éthique. En plein jour, on se surveille; dans l’obscurité, on dit tout.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Il y a dans le fait de naître une telle absence de nécessité, que lorsqu’on y songe un peu plus que de coutume, faute de savoir comment réagir, on s’arrête à un sourire niais.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Je pense à tant d’amis qui ne sont plus, et je m’apitoie sur eux. Pourtant ils ne sont pas tellement à plaindre, car ils ont résolu tous les problèmes, en commençant par celui de la mort.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Il fut un temps où le temps n’était pas encore. Le refus de la naissance n’est rien d’autre que la nostalgie de ce temps d’avant le temps.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Quand on usé l’intérêt que l’on prenait à la mort, et qu’on se figure n’avoir plus rien à en tirer, on se replie sur la naissance, on se met à affronter un gouffre autrement inépuisable.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Je suis requis par la philosophie hindoue, dont le propos essentiel est de surmonter le moi; et tout ce que je fais et tout ce que je pense n’est que moi et disgrâces du moi.

De l'inconvénient d'être né (1973)

La véritable, l’unique malchance: celle de voir le jour. Elle remonte à l’agressivité, au principe d’expansion et de rage logé dans les origines, à l’élan vers le pire qui les secoua.

De l'inconvénient d'être né (1973)

La hantise de la naissance, en nous transportant avant notre passé, nous fait perdre le goût de l’avenir, du présent et du passé même.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Avoir commis tous les crimes, hormis celui d’être père.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Dans Faust, le diable est le serviteur de Dieu. Je me demande si ce n’est pas l’inverse. Car si l’on admet que le démon gouverne le monde, tout s’explique. Par contre, si c’est Dieu qui règne, rien n’est explicable.

Entretiens (1995)

Si l’on admet que c’est le diable qui gouverne le monde, tout s’explique. Par contre, si c’est Dieu qui règne, on ne comprend rien.

Entretiens (1995)

Si nous n’avions la faculté d’exagérer nos maux, il nous serait impossible de les endurer. En leur attribuant des proportions inusitées, nous nous considérons comme des réprouvés de choix, des élus à rebours, flattés et stimulés par la disgrâce.

Syllogismes de l'amertume (1952)

La liberté est le bien suprême pour ceux-là seuls qu’anime la volonté d’être hérétiques.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Au temps où l’humanité, à peine développée, s’essayait au malheur, nul ne l’aurait crue capable d’en produire un jour en série.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Un homme superficiel est quelqu’un qui a donné libre cours à ses impulsions. On ne s’approfondit qu’en les contrecarrant.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Quiconque se survit se méprise sans le dire, et parfois sans le savoir.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Les enfants qui ne rougissent pas de la médiocrité de leurs parents sont irrévocablement condamnés à la médiocrité. Rien n’est plus stérilisant que d’admirer ses géniteurs.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Tant qu’on envie la réussite de qui que ce soit, fût-ce d’un dieu, on est un vil esclave comme tout le monde.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Il faut que la modestie soit un état bien peu naturel pour qu’on n’y atteigne qu’à la faveur de l’épuisement.

Ecartèlement (1979)

Dans mes accès d’optimisme, je me dis que ma vie a été un enfer, mon enfer, un enfer à mon goût.

Ecartèlement (1979)

Heureux, ceux qui ignorent que mûrir c’est assister à l’aggravation de ses incohérences et que c’est là le seul progrès dont il soit permis de se vanter.

Ecartèlement (1979)

On n’est comblé que lorsqu’on n’aspire à rien, et qu’on s’imprègne de ce rien jusqu’à en devenir ivre.

Ecartèlement (1979)

La sagesse ? Subir dignement l’humiliation que nous infligent nos trous.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Paris, point le plus éloigné du Paradis, n’en demeure pas moins le seul endroit où il fasse bon désespérer.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Je viens d’écrire une apologie de la haine. Mais au fond ce que j’entends par haine, c’est un mouvement de désespoir, c’est la noirceur du désespoir, état purement subjectif qui n’a rien à voir avec la volonté de nuire, avec l’acharnement contre autrui.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Alors qu’il faut la sensibilité d’un écorché ou une longue tradition de vice pour associer au plaisir la conscience du plaisir, la douleur et la conscience de la douleur se confondent même chez l’imbécile.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Obligez les hommes à s’allonger pendant des jours et des jours : les canapés réussiraient où les guerres et les slogans ont échoué. Car les opérations de l’Ennui dépassent, en efficacité, celles des armes et des idéologies.

Syllogismes de l'amertume (1952)

La pâleur nous montre jusqu’où le corps peut comprendre l’âme.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Ce besoin de remords qui précède le Mal, que dis-je ! qui le crée…

Syllogismes de l'amertume (1952)

L’esprit n’avance que s’il a la patience de tourner en rond, c’est-à-dire d’approfondir.

Le Mauvais Démiurge (1970)

Le lot de celui qui s’est trop révolté est de n’avoir plus d’énergie que pour la déception.

Le Mauvais Démiurge (1970)

L’anxieux construit ses terreurs, puis s’y installe : c’est un pantouflard du vertige.

Le Mauvais Démiurge (1970)

Il est impossible de savoir pourquoi une idée s’empare de nous pour ne plus nous lâcher. On dirait qu’elle surgit du point le plus faible de notre esprit ou, plus précisément, du point le plus menacé de notre cerveau.

Le Mauvais Démiurge (1970)

La folie n’est peut-être qu’un chagrin qui n’évolue plus.

Le Mauvais Démiurge (1970)

Vie, pseudonyme de Dieu

Le livre des leurres (1936)

Etre, c’est être coincé.

Ecartèlement (1979)

Chacun de nous est né avec une dose de pureté, prédestinée à être corrompue par le commerce avec les hommes, par ce péché contre la solitude.

Précis de décomposition (1949)

J’ai écrit pour injurier la vie et pour m’injurier. Résultat ? Je me suis supporté, et j’ai mieux supporté la vie.

Entretiens (1995)

Pour moi, tout type qui ne se suicide pas, il est prostitué, dans un certain sens. Il y a des degrés de prostitution. Mais il est évident que tout acte participe du trottoir.

Entretiens (1995)

Sans le suicide la vie serait à mon avis insupportable. On n’a pas besoin de se tuer. On a besoin de savoir qu’on peut se tuer. Cette idée est exaltante. Elle vous permet de supporter tout.

Entretiens (1995)

Celui à qui tout réussit est nécessairement superficiel. L’échec est la version moderne du néant.

Entretiens (1995)

Les enthousiastes commencent à devenir intéressants quand ils sont confrontés à l’échec et que la désillusion les rend humains.

Entretiens (1995)

Et peut-être c’est ça la vie, sans vouloir employer de grands mots, c’est que l’on fait des choses auxquelles on adhère sans y croire, oui, c’est à peu près ça.

Entretiens (1995)

N’est révolutionnaire que celui qui met en cause le fait même d’exister ; tous les autres, l’anarchiste en tête, pactisent avec l’ordre établi.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Le mal est notre sens ascendant; la défaite, notre élévation.

Bréviaire des vaincus II (2011)

La malchance est le produit du hasard; c’est l’expression de la volonté du sort – sur laquelle, nous-mêmes issus du hasard et misérables prétextes d’un échec temporel, nous n’avons aucune prise.

Bréviaire des vaincus II (2011)

Sans amour, tout est rien.

Bréviaire des vaincus II (2011)

Penser, c’est méditer le désastre.

Bréviaire des vaincus II (2011)

Tout désir outrepasse la vie: voilà l’inconvénient de l’être. Le développement de la pensée est une variation sur le thème de cet inconvénient.

Bréviaire des vaincus II (2011)

A mesure que l’art s’enfonce dans l’impasse, les artistes se multiplient. Cette anomalie cesse d’en être une, si l’on songe que l’art, en voie d’épuisement, est devenu à la fois impossible et facile.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Sans volonté, nul conflit: point de tragédie avec des abouliques. Cependant la carence de la volonté peut être ressentie plus douloureusement qu’une destinée tragique.

Aveux et anathèmes (1987)

Compter en vain sur l’aubaine d’être seul. Toujours escorté par soi-même!

Aveux et anathèmes (1987)

La société libérale, éliminant le mystère, l’absolu, l’ordre et n’ayant pas plus de vraie métaphysique que de vraie police, rejette l’individu sur lui même, tout en l’écartant de ce qu’il est, de ses propres profondeurs.

Histoire et Utopie (1960)

Distribuer des coups dont aucun ne porte, attaquer tout le monde sans que personne s’en aperçoive, lancer des flèches dont on est seul a recevoir le poison!

De l'inconvénient d'être né (1973)

On appelle injustement imaginaires des maux qui ne sont que trop réels au contraire, puisqu’ils procèdent de notre esprit, seul régulateur de notre équilibre et de notre santé.

Le Mauvais Démiurge (1970)

Mon énergie ne s’anime qu’en dehors du temps, et je me sens un véritable Hercule aussitôt que je me transplante en imagination dans un univers où sont supprimées les conditions mêmes de l’acte.

Le Mauvais Démiurge (1970)

C’est durant nos veilles que la douleur accomplit sa mission, qu’elle se réalise et s’épanouit. Elle est alors illimitée comme la nuit, qu’elle imite.

Le Mauvais Démiurge (1970)

Une interrogation ruminée indéfiniment vous sape autant qu’une douleur sourde.

Le Mauvais Démiurge (1970)

La lucidité n’extirpe pas le désir de vivre, tant s’en faut, elle rend seulement impropre à la vie.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Depuis des années, sans café, sans alcool, sans tabac ! Par bonheur, l’anxiété est là, qui remplace utilement les excitants les plus forts.

De l'inconvénient d'être né (1973)

L’Occident : une pourriture qui sent bon, un cadavre parfumé.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Le malheur d’être incapable d’états neutres, autrement que par la réflexion et l’effort. Ce qu’un idiot obtient d’emblée, il faut qu’on se démène nuit et jour pour y atteindre, et seulement par à-coups.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Les douleurs imaginaires sont de loin les plus réelles, puisqu’on en a un besoin constant et qu’on les invente parce qu’il n’y a pas moyen de s’en passer.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Ce que nous sommes et ce que nous avons été, nous ne pouvons plus l’être.

Bréviaire des vaincus II (2011)

Si l’homme était né immortel, quelle forme aurait pris le désir d’en finir? On aurait alors parlé de la peur de ne pas mourir.

Le livre des leurres (1936)

Si seulement Dieu avait fait notre monde aussi parfait que Bach a fait le sien divin!

Le livre des leurres (1936)

L’Empire craquait, les Barbares se déplaçaient… Que faire, sinon s’évader du siècle? Heureux temps où l’on avait où fuir, où les espaces solitaires étaient accessibles et accueillants! Nous avons été dépossédés de tout, même du désert.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Nous respirerions enfin mieux si un beau matin on nous apprenait que la quasi-totalité de nos semblables se sont volatilisés comme par enchantement.

Aveux et anathèmes (1987)

La multiplication de nos semblables confine à l’immonde; le devoir de les aimer, au saugrenu. Il n’empêche que toutes nos pensées sont contaminées par la présence de l’humain, qu’elles sentent l’humain, et qu’elles n’arrivent pas à s’en dégager.

Histoire et Utopie (1960)

Tout démocrate est un tyran d’opérette.

Histoire et Utopie (1960)

«Après moi le déluge» est la devise inavouée de tout un chacun: si nous admettons que d’autres nous survivent, c’est avec l’espoir qu’ils en seront punis.

De l'inconvénient d'être né (1973)

L’orgasme est un paroxysme; le désespoir aussi. L’un dure un instant; l’autre, une vie.

Aveux et anathèmes (1987)

Etre appelé déicide, c’est l’insulte la plus flatteuse qu’on puisse adresser à un individu ou à un peuple.

Aveux et anathèmes (1987)

Dans l’échelle des créatures, il n’y a que l’homme pour inspirer un dégoût soutenu. La répugnance que fait naître une bête est passagère; elle ne mûrit nullement dans la pensée, tandis que nos semblables hantent nos réflexions.

Précis de décomposition (1949)

Et, joyeux dans vos désirs frénétiques, oubliez le grand dégoût, la tentation du renoncement sans issue, de la séparation sans retour. Prenez garde au grand dégoût, aux moments putrides, fuyez ceux qui vous ferment les routes de l’être.

Le livre des leurres (1936)

Une nation s’éteint quand elle ne réagit plus aux fanfares; la décadence est la mort de la trompette.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Nulle civilisation ne saurait s’éteindre dans une agonie indéfinie; des tribus rôdent alentour, flairant les relents des cadavres parfumés.

Précis de décomposition (1949)

La vie ne paraît supportable qu’aux natures légères, à celles précisément qui ne se souviennent pas.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Sans la faculté d’oublier, notre passé pèserait d’un poids si lourd sur notre présent que nous n’aurions pas la force d’aborder un seul instant de plus, et encore moins d’y entrer.

De l'inconvénient d'être né (1973)

La poésie s’abâtardit quand elle devient perméable à la prophétie ou à la doctrine: la «mission» étouffe le chant, l’idée entrave l’envol.

Précis de décomposition (1949)

Celui qui parle au nom des autres est toujours un imposteur. Politiques, réformateurs et tous ceux qui se réclament d’un prétexte collectif sont des tricheurs. Il n’y a que l’artiste dont le mensonge ne soit pas total, car il n’invente que soi.

Précis de décomposition (1949)

Par rapport à l’Occident, tout en Russie se hausse d’un degré: le scepticisme y devient nihilisme, l’hypothèse dogme, l’idée icône.

Histoire et Utopie (1960)

Nous n’avons en somme le choix qu’entre une volonté malade et une volonté mauvaise; l’une excellente, parce que frappée, immobilisée, inefficace; l’autre, nuisible, donc remuante, investie d’un principe dynamique.

Histoire et Utopie (1960)

Dans son dessein général, l’utopie est un rêve cosmogonique au niveau de l’histoire.

Histoire et Utopie (1960)

Le sceptique est le sadisme des âmes ulcérées.

Histoire et Utopie (1960)

Moraliste profiteur, psychologue doublé d’un parasite, le flatteur connaît notre faiblesse et l’exploite sans vergogne.

Histoire et Utopie (1960)

Créer c’est léguer ses souffrances, c’est vouloir que les autres s’y plongent et les assument, s’en imprègnent et les revivent.

Histoire et Utopie (1960)

La connaissance ruine l’amour: à mesure que nous pénétrons nos propres secrets, nous détestons nos semblables, précisément parce qu’ils nous ressemblent. Quand on n’a plus d’illusions sur soi, on n’en garde pas sur autrui.

Histoire et Utopie (1960)

Le savoir, ayant irrité et stimulé notre appétit de puissance, il nous conduira inexorablement à notre perte.

Histoire et Utopie (1960)

Nous sommes nés pour exister, non pour connaître; pour être, non pour nous affirmer.

Histoire et Utopie (1960)

Une civilisation se révèle féconde par la faculté qu’elle a d’inciter les autres à l’imiter; qu’elle finisse de les éblouir, elle se réduit à une somme de bribes et de vestiges.

Histoire et Utopie (1960)

Les libertés ne prospèrent que dans un corps social malade: tolérance et impuissance sont synonymes.

Histoire et Utopie (1960)

A la longue, la vie sans utopie devient irrespirable, pour la multitude du moins: sous peine de se pétrifier, il faut au monde un délire neuf.

Histoire et Utopie (1960)

La sagesse, que rien ne fascine, recommande le bonheur donné, existant; l’homme le refuse, et ce refus seul en fait un animal historique, j’entends un amateur de bonheur imaginé.

Histoire et Utopie (1960)

Je ne saurais me réconcilier avec les choses, chaque instant dût-il s’arracher au temps pour me donner un baiser.

Syllogismes de l'amertume (1952)

L’espoir est une vertu d’esclave.

Précis de décomposition (1949)

Ce qui semble certain, c’est que «l’histoire» procède d’une identité brisée, d’une déchirure initiale, source du multiple, source du mal.

Préface Du Pape (1819) de Joseph de Maistre.

Dans tout homme rien n’est plus existant et véridique que sa propre vulgarité, source de tout ce qui est élémentairement vivant.

Précis de décomposition (1949)

Le processus de vieillissement dans l’univers verbal suit un rythme autrement accéléré que dans l’univers matériel. les mots, trop répétés, s’exténuent et meurent, alors que la monotonie constitue la loi de la matière.

Précis de décomposition (1949)

L’idée de progrès, on ne peut s’en passer, et pourtant elle ne mérite pas qu’on s’y arrête. C’est comme le «sens» de la vie. Il faut que la vie en ait un. Mais en existe-t-il un seul qui, à l’examen, ne se révèle pas dérisoire?

De l'inconvénient d'être né (1973)

L’esprit qui met tout en question en arrive, au bout de mille interrogations, à une veulerie quasi totale, à une situation que le veule précisément connaît d’emblée, par instinct. Car la veulerie, qu’est-elle sinon une perplexité congénitale?

Syllogismes de l'amertume (1952), II

C’est parce que nous sommes vêtus que nous nous flattons d’immortalité: comment peut-on mourir quand on porte une cravate?

Précis de décomposition (1949), Philosophie vestimentaire

Vivre et mourir à la troisième personne…, m’exiler en moi, me dissocier de mon nom, pour toujours distrait de celui que je fus…, atteindre enfin – puisque la vie n’est supportable qu’à ce prix – à la sagesse de la démence…

Précis de décomposition (1949)

S’étendre dans un champ, humer la terre et se dire qu’elle est bien le terme et l’espoir de nos accablements, et qu’il serait vain de chercher quelque chose de meiux pour se reposer et se dissoudre.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Notre époque sera marquée par le romantisme des apatrides. Déjà se forme l’image d’un univers où plus personne n’aura droit de cité. Dans tout citoyen d’aujourd’hui gît un métèque futur.

Syllogismes de l'amertume (1952), Occident

Les nuits où nous avons dormi sont comme si elles n’avaient jamais été. Restent seules dans notre mémoire celles où nous n’avons pas fermé l’oeil: nuit veut dire nuit blanche.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Tout ce qui n’accepte pas l’existence comme telle confine à la théologie. La nostalgie n’est qu’une théologie sentimentale où l’Absolu est construit avec les éléments du désir, où Dieu est l’indéterminé élaboré par la langueur.

Précis de décomposition (1949)

Avec un peu plus de chaleur dans le nihilisme, il me serait possible – en niant tout – de secouer mes doutes et d’en triompher. Mais je n’ai que le goût de la négation, je n’en ai pas la grâce.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Il n’est pas facile d’acquérir une névrose; qui y réussit dispose d’une fortune que tout fait prospérer: les succès comme les défaites.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Que chacun vive sa vie comme s’il était dieu, que chacun s’abandonne au mythe de sa propre divinité.

Le livre des leurres (1936)

La profondeur d’une pensée est fonction du risque que l’on y court. Ou nous mourons en héros de la pensée, ou nous renonçons à penser. Si penser n’est pas un sacrifice, à quoi bon penser encore ?

Le livre des leurres (1936)

Il n’y a pas un tableau au monde devant lequel tu peux sentir que le monde aurait pu commencer avec toi ; mais il existe des finales de symphonies qui t’ont souvent poussé à te demander si tu n’étais pas le commencement et la fin.

Le livre des leurres (1936)

Pouvoir souffrir seul est un grand avantage. Qu’arriverait-il si le visage humain exprimait fidèlement toute la souffrance du dedans, si tout le supplice intérieur passait dans l’expression ?

Sur les cimes du désespoir (1934)

Dans tout prophète coexistent le goût de l’avenir et l’aversion pour le bonheur.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Des arbres massacrés. Des maisons surgissent. Des gueules, des gueules partout. L’homme s’étend. L’homme est le cancer de la terre.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Stoïcisme de parade : être un passionné du «Nil admirari», un hystérique de l’ataraxie.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Moins vous pouvez justifier un acte, plus il est généreux et pur. L’acte absurde est l’expression de la plus haute liberté.

Le livre des leurres (1936)

Il n’y a pas de destin sans le sentiment intime d’une condamnation et d’une malédiction.

Le livre des leurres (1936)

Parmi ceux qui refusent la vie et ne peuvent l’aimer, tous l’ont aimée un jour ou ont voulu l’aimer.

Le livre des leurres (1936)

Point de musique véritable qui ne nous fasse palper le temps.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Au paradis, les objets et les êtres, assiégés de tous côtés par la lumière, ne projettent pas d’ombre. Autant dire qu’ils manquent de réalité, comme tout ce qui est inentamé par les ténèbres et déserté par la mort.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Tout problème profane un mystère à son tour, le problème est profané par sa solution.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Certains ont des malheurs d’autres des obsessions. Lesquels sont les plus à plaindre ?

De l'inconvénient d'être né (1973)

C’est à la faveur du cafard que nous nous souvenons de nos goujateries lointaines que nous avions reléguées au plus lointain, au plus bas de notre mémoire. Le cafard est l’archéologie de nos hontes.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Un auteur m’est gâté dès qu’il me faut le lire pour en parler. La véritable lecture est naïve, désintéressée.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Plus j’y pense, plus je trouve que la mort est inconcevable, inadmissible et honteusement banale.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

On me jugera sur ce que j’aurai écrit, et non sur ce que j’aurai lu. Cette lapalissade, je la perds trop souvent de vue. Je m’attribue quelque mérite après chaque bouquin que j’ai dévoré.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Les gens ne s’intéressent qu’à ce que nous cachons.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Une amitié qui a duré quelques années, si elle se dénoue, on doit accepter le fait sans aigreur ; elle devait finir un jour. Que l’on se souvienne seulement de ce qu’elle fut, non de ce qu’elle est devenue.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

On ne désire la mort que lorsqu’on se porte à peu près bien, on la redoute dès qu’on est tant soit peu malade.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Dissimuler ses rancunes, c’est là tout le secret de l’homme comme il faut.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Bénis soient mes échecs ! Je leur dois tout ce que je sais.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Pour nous astreindre efficacement à la modestie, il faudrait nous rappeler toujours que tout ce qui nous arrive n’est au fond un événement que pour nous seuls.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

On est né heureux ou malheureux.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Rien ne gêne tant la continuité de la réflexion que de ressentir la présence physique du cerveau. C’est là peut-être la raison pourquoi les fous ne pensent que par éclairs.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Je vadrouille à travers les jours comme une putain dans un monde sans trottoirs.

Syllogismes de l'amertume (1952)

La femme était quelqu’un tant qu’elle avait le sens de la pudeur. Elle ne l’a plus, elle dévoile tout pour rien, elle détruit l’illusion en empêchant l’imagination de travailler.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Si nous pouvions nous borner à regarder ! Mais le malheur veut que nous nous entêtions à comprendre.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Une traduction est mauvaise quand elle est plus claire, plus intelligible que l’original. Cela prouve qu’elle n’a pas su en conserver les ambiguïtés, et que le traducteur a tranché : ce qui est un crime.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

La seule chose qui élève l’homme au-dessus de l’animal est la parole ; et c’est elle aussi qui le met souvent au-dessous.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Une passion a toujours raison dans l’immédiat ; jamais dans le futur.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Quand on pense que la théorie du surhomme fut conçue par quelqu’un qui était rongé par toutes les maladies, par un être chétif et suprêmement vulnérable quelle leçon !

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Il ne faudrait jamais blesser personne : comment faire ? En ne se manifestant pas. Car tout acte blesse quelqu’un. Par l’abstention on épargne tout le monde.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Je ne crois à rien, sauf à la liberté. J’avoue cette grande faiblesse. Pour tout le reste, je manque de convictions ; je n’ai que des opinions.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

L’homme est sans conteste une apparition extraordinaire, mais il n’est pas une réussite.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Je suis renversé par la quantité de livres qui ne me disent rien, qui ne me regardent pas, et auxquels il m’est impossible de reconnaître une valeur objective. Je sais qu’ils n’auraient pas dû être écrits.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Le Français sait qu’il est intelligent ; de là viennent tous ses défauts.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Perdre la confiance en soi-même, c’est cela la mort dans la vie – ni plus, ni moins.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Plus je vais, plus je m’aperçois que les êtres que je comprends le moins sont ceux que je connais le mieux. Mes amis sont des énigmes.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

L’homme est comme Macbeth après le crime : reculer serait pour lui beaucoup plus difficile et plus fastidieux que de persévérer, que de s’enfoncer davantage dans l’irréparable.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Je suis le contraire d’un aventurier : tout me fait peur et tout me fatigue ici-bas ; c’est seulement au niveau de l’idée que j’ai un vague goût de l’aventure.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Chacun croit qu’il poursuit seul la vérité, et que les autres sont incapables de la rechercher et ne méritent pas de l’atteindre.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

On peut dire tout ce qu’on veut, il est impossible de vivre sans aucun espoir. On en garde toujours un, à son insu, et cet espoir inconscient compense tous les espoirs qu’on a rejetés ou perdus.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

La Vie me met de côté, pour qu’elle puisse avancer. Se sentir comme un obstacle à la marche des choses. J’importune le Devenir.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Comment se fait-il qu’il y ait si peu de gens bien ? J’en ai assez de ces ébauches d’humanité, de ces caricatures, de ces êtres à demi réussis.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Ne regarde ni en avant ni en arrière, regarde en toi-même, sans peur ni regret. Nul ne descend en soi tant qu’il demeure dans la superstition du passé et de l’avenir.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Tous les hommes cherchent le plaisir, la proposition est vraie, à condition d’y ajouter qu’il en est qui cherchent la douleur et que c’est là aussi une poursuite du plaisir. C’est l’hédonisme à rebours.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Les Français ont tous les défauts, sauf un : ils ne sont pas obséquieux. Ils l’ont assez démontré pendant l’Occupation ; je n’en ai vu aucun qui, dans la rue ou ailleurs, se soit aplati devant l’occupant ou qui ait pris un air servile.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

L’excès de vérité envers soi-même est incompatible avec l’action. Il est même néfaste.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Ces amis trop empressés qui vous rendent des services qu’on ne leur a pas demandés – La pire forme d’indiscrétion. On ne devrait pas s’occuper de nous sans notre consentement.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Connais-toi toi-même. On n’a jamais exprimé en une formule plus brève l’état de malédiction.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Le mot qui me vient le plus à l’esprit, que je sois dehors ou chez moi, est duperie. A lui seul, il résume toute ma philosophie.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Pascal, Dostoïevski, Nietzsche, Baudelaire – tous ceux dont je me sens près ont été des malades.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Je connais toutes les formes de lâcheté, sauf l’intellectuelle. J’ai, indéniablement, un certain courage devant le papier blanc. Je dois ajouter aussi que je n’ai jamais écrit une seule ligne contre mes convictions.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Ce que les autres font, j’ai toujours l’impression, voire la conviction que je pourrais le faire mieux. Pourquoi n’ai-je pas la même réaction à l’égard de ce que je fais ?

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Ce qui m’intéresse, c’est ma vie, et non les doctrines sur la vie. J’ai beau parcourir des livres, je n’y trouve rien de direct, d’absolu, d’irremplaçable.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Toutes mes contradictions viennent de ce qu’on ne peut aimer la vie plus que je ne l’aime, ni ressentir en même temps et d’une manière presque ininterrompue un sentiment d’inappartenance, d’exil et d’abandon.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

L’écharde dans la chair, non le poignard dans la chair. Telle m’apparaît la conscience.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Toute certitude qui se retire de notre conscience la soulage au début, puis l’alourdit d’une nouvelle interrogation.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Je juge tout le monde et tout le monde me juge. Si je pouvais me voir avec les yeux des autres, je disparaîtrais sur le coup.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Il vient un moment où, après avoir perdu les illusions sur les autres, on les perd sur soi-même.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Ni mon intelligence, ni mes moyens d’expression ne sont à la hauteur de ma faculté de sentir, je veux dire de mes tortures.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

La joie n’a pas d’arguments ; la tristesse en possède d’innombrables. Et c’est ce qui la rend si terrible et nous empêche d’en guérir.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Je ne sais pas quand, à quel âge, quelque chose s’est brisé en moi qui détermina le cours de mes pensées et le style d’une vie inaccomplie ; ce que je sais est que cette brisure dut avoir lieu assez tôt, au sortir de l’adolescence.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Je n’aime pas démontrer, car je ne tiens à convaincre personne.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Si l’intensité des sensations suffisait à conférer du talent, j’aurais pu être quelqu’un.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

On ne devient invulnérable que par l’ascèse, c’est-à-dire en se refusant tout. C’est alors seulement que le monde ne peut plus rien sur nous.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

On ne demande pas la liberté, mais l’illusion de liberté. C’est pour cette illusion que l’humanité se démène depuis des millénaires. Du reste la liberté étant, comme on a dit, une sensation, quelle différence y a-t-il entre être libre et se croire libre ?

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Tout compte fait, la vie est une chose extraordinaire.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Celui qui m’assure ignorer la rancune, j’ai toujours la tentation de lui donner une gifle, pour lui montrer qu’il se trompe.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

La France un pays d’amateurs ; et, côté positif de son dilettantisme, le seul endroit au monde où la nuance compte encore.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

N’écris rien dont tu aies à rougir dans les moments de suprême solitude. La mort plutôt que la tricherie ou le mensonge.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Si je n’avance sur aucun plan, et si je ne produis rien, c’est que je cherche l’introuvable ou, comme l’on disais jadis, la vérité. Faute de pouvoir l’atteindre, je piétine, j’attends, j’attends.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Je dois me fabriquer un sourire, m’en armer, me mettre sous sa protection, avoir quoi interposer entre le monde et moi, camoufler mes blessures, faire enfin l’apprentissage du masque.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Le malheur est qu’un bonheur conscient n’est plus un bonheur et qu’un bonheur qui s’ignore n’en est pas un davantage.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Tout triomphe a quelque chose de profondément abject, si l’on en juge d’après la gueule du triomphateur.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Quiconque veut laisser une oeuvre n’a rien compris. Il faut apprendre à s’émanciper de ce qu’on fait. Il faut surtout renoncer à avoir un nom, et même à en porter un. Mourir inconnu, c’est peut-être cela la grâce.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Qu’on le veuille ou non, le suicide est une promotion – un imbécile qui se donne la mort n’est plus un imbécile.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

L’heure de vérité sonne pour certains, pour la majorité, une seule fois ; pour d’autres, elle ne cesse de sonner.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

L’ignorance est un état parfait. Et on comprend que celui qui en jouit ne veuille pas en sortir.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Les stoïciens ont raison en théorie. En pratique, tout joue contre eux.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Dès qu’un affecte un ton prophétique, il y a un début de rassemblement. Mais quand vous doutez, qui voulez-vous qui accoure ? Le doute n’est pas une trompette.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Si en agissant nous pouvions nous voir, parcelle de matière se démenant dans l’illimité, nous arrêterions aussitôt.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

La lucidité n’extirpe pas le désir de vivre, elle rend seulement impropre à la vie.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

L’homme est apparu trop tard. En soi, cela n’est pas si grave. Mais pour les illusions auxquelles nous avons naturellement droit, c’est une catastrophe.

Le livre des leurres (1936)

Nul ne devrait s’aventurer dans la vie avant de s’être assuré d’en avoir la force.

Le livre des leurres (1936)

Il faudrait fixer les règles et les exercices nécessaires pour cultiver une confiance en soi absolue, pour vaincre et étouffer le doute.

Le livre des leurres (1936)

Ne meurent que les pensées de circonstance. Les autres, nous les portons à l’intérieur sans le savoir. Elles se livrent à l’oubli pour nous accompagner toujours.

Le livre des leurres (1936)

Mon amour des livres, le besoin que j’ai de me cultiver, la soif d’apprendre, d’emmagasiner, de savoir, d’accumuler des vétilles sur toutes choses – qui en rendre responsable.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Tout le secret de la vie est de se vouer aux illusions sans savoir qu’elles sont illusions. Dès qu’on les connaît comme telles, le charme est rompu.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

On apprend plus dans une nuit blanche que dans une année de sommeil. Autant dire que le passage à tabac est autrement plus instructif que la sieste.

Aveux et anathèmes (1987)

Ayant ouvert une anthologie de textes religieux, je tombe d’emblée sur ce mot du Bouddha : Aucun objet ne vaut qu’on le désire. – j’ai fermé aussitôt le livre, car, après, que lire encore ?

Aveux et anathèmes (1987)

La musique est une illusion qui rachète toutes les autres.

Aveux et anathèmes (1987)

Tous nos vices viennent de l’excès d’activité, de cette propension à nous réaliser, à donner une apparence honorable à nos travers.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Quand je me rase, me disait un demi-fou, qui, sinon Dieu, m’empêche de me couper la gorge ? -La foi ne serait, en somme, qu’un artifice de l’instinct de conversation.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Tout ce qui vit fait du bruit. – Quel plaidoyer pour le minéral.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Toute impression profonde est voluptueuse ou funèbre, ou les deux à la fois.

De l'inconvénient d'être né (1973)

L’inconscience est une patrie ; la conscience, un exil.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Toute amitié est un drame inapparent, une suite de blessures subtiles.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Quelle inquiétude lorsqu’on n’est pas sûr de ses doutes, et que l’on se demande : sont-ce véritablement des doutes ?

Syllogismes de l'amertume (1952)

L’insomnie est une lucidité vertigineuse qui convertirait le paradis en un lieu de torture.

Sur les cimes du désespoir (1934)

Quand l’idée se cherchait un refuge, elle devait être vermoulue, puisqu’elle n’a trouvé que l’hospitalité d’un cerveau.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Que de tracas pour s’installer dans le désert ! Plus malins que les premiers ermites, nous avons appris à le chercher en nous-mêmes.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Je puis comprendre et légitimer les anomalies en amour et en tout mais qu’il y ait des impuissants parmi les sots, cela me dépasse.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Don Quichotte représente la jeunesse d’une civilisation : il s’inventait des événements – nous ne savons comment échapper à ceux qui nous pressent.

Syllogismes de l'amertume (1952)

La conscience aiguë d’avoir un corps, c’est cela l’absence de santé.

De l'inconvénient d'être né (1973)

J’ai tous les défauts des autres et cependant tout ce qu’ils font me paraît inconcevable.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Réfutation du suicide : n’est-il pas inélégant d’abandonner un monde qui s’est mis si volontiers au service de notre tristesse ?

Syllogismes de l'amertume (1952)

Nos flottements portent la marque de notre probité nos assurances, celle de notre imposture. La malhonnêteté d’un penseur se reconnaît à la somme d’idées précises qu’il avance.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Quand quelqu’un se plaint que sa vie n’a pas abouti, on n’a qu’à lui rappeler que la vie elle-même est dans une situation analogue, sinon pire.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Les actions d’éclat sont l’apanage des peuples qui, étrangers au plaisir de s’attarder à table, ignorent la poésie du dessert et les mélancolies de la digestion.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Est libre celui qui a discerné l’inanité de tous les points de vue, et libéré celui qui en a tiré les conséquences.

De l'inconvénient d'être né (1973)

L’Ennui nivelle les énigmes : c’est une rêverie positiviste…

Syllogismes de l'amertume (1952)

Pour moi tout ce qui est gain est en même temps une perte. Et ainsi le progrès s’annule lui-même. Chaque fois que l’homme fait un pas en avant il perd quelque chose.

Entretiens (1995)

Chaque fois que cela ne va pas et que j’ai pitié de mon cerveau, je suis emporté par une irrésistible envie de proclamer. C’est alors que je devine de quel piètres abîmes surgissent réformateurs, prophètes et sauveurs.

De l'inconvénient d'être né (1973)

X, que je n’apprécie pas spécialement, était en train de raconter une histoire si stupide que je m’éveillai en sursaut. Ceux que nous n’aimons pas brillent rarement dans nos rêves.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Si une seule fois tu fus triste sans motif, tu l’as été toute ta vie sans le savoir.

Syllogismes de l'amertume (1952)

Exister serait une entreprise totalement impraticable si on cessait d’accorder de l’importance à ce qui n’en a pas.

De l'inconvénient d'être né (1973)

Le malheur d’être incapable d’états neutres, autrement que par la réflexion et l’effort. Ce qu’un idiot obtient d’emblée, il faut qu’on se démène nuit et jour pour y atteindre, et seulement par à-coups !

De l'inconvénient d'être né (1973)

Si par miracle la peur de la mort disparaissait, la vie n’aurait plus aucun moyen de défense : elle serait à la merci de notre premier caprice.

Cahiers, 1957-1972 (1997)

Il n’y a aucune raison de ne pas être triste. La tristesse est liée à la nature, de telle sorte qu’elle précède l’homme.

Le livre des leurres (1936)

J’ai trop souffert pour que certains bonheurs ne me soient pas insupportables.

Le livre des leurres (1936)

Les hommes n’ont pas compris qu’il n’y a pas de meilleure arme contre la médiocrité que la souffrance. On ne change pas grand-chose par la culture ou par l’esprit ; en revanche, on transforme un nombre incalculable de choses par la douleur.

Le livre des leurres (1936)

Tu es hanté par le détachement, la pureté, le nirvana, et cependant quelqu’un en toi chuchote : Si tu avais le courage de formuler ton voeu le plus secret, tu dirais : Je voudrais avoir inventé tous les vices.

Pensées étranglées